14-18: Abdoulaye Ndiaye, le dernier tirailleur

Abdoulaye Ndiaye, tirailleur sénégalais, vétéran de la Première guerre mondiale, dans son village de Thiowor à l'âge de 104 ans (ou 109), en 1998.
Abdoulaye Ndiaye, tirailleur sénégalais, vétéran de la Première guerre mondiale, dans son village de Thiowor à l'âge de 104 ans (ou 109), en 1998. © SEYLLOU DIALLO / AFP

14-18: Abdoulaye Ndiaye, le dernier tirailleur

Publié le 06/11/2018 à 12H35

«J’ai été enrôlé de force en 1914, puis emmené à Dakar. On a été regroupés et on a embarqué.» C’est ainsi qu’Abdoulaye Ndiaye racontait le début de sa guerre de 14-18. Abdoulaye Ndiaye était sans doute le dernier tirailleur sénégalais de la Première guerre mondiale. Il est mort en 1998, la veille du jour où il devait recevoir la légion d’honneur promise par le président français Jacques Chirac.


Abdoulaye Ndiaye symbolise ces soldats africains qui ont été recrutés, plus ou moins volontairement, pour aller se battre dans l’armée française pendant la Première guerre mondiale. Enrôlé dans les tirailleurs, il a tout connu, les fronts européens et orientaux (les Dardanelles). Il a été blessé à deux reprises puis après guerre, il a été oublié dans son pays sans toucher de pension.

Après son départ du Sénégal, via un passage par le Maroc, «direction la Belgique. C’est la première fois que Ndiaye quitte son pays. Sitôt engagé sur ce front, il essuie une première blessure. L’année suivante, il participe à l’expédition des Dardanelles, puis en 1916 aux combats de la Somme, où il est blessé de nouveau, atteint d’une balle à la tête. Cette seconde blessure lui vaut quatre mois d’hospitalisation. Son périple de tirailleur s’achève à la fin du conflit, à Verdun en 1918.» C’est ainsi que Mathieu Méranville et Serge Bilé résument le parcours d'Abdoulaye Ndiaye dans leur excellent petit livre Poilus nègres (Editions Dagan).

Blessé le 1er juillet 1916 devant Asservillers 
C’est Jacques Chirac qui a sorti ce soldat de l’anonymat. «Il voulait trouver le dernier poilu africain pour lui remettre la légion d’honneur le 11 novembre 1998. On trouve Abdoulaye Ndiaye… Il a 104 ans, ou plus, on ne sait pas bien… Pied de nez à l’Histoire, il meurt la veille du jour où on doit la lui remettre. Il ne la reçoit qu’à titre posthume», raconte Mathieu Méranville.

Après sa démobilisation, «Ndiaye s’en retourne cultiver ses champs, à Thiowor, son petit village, situé à 200 km de Dakar. Aucune pension de guerre ne lui est accordée, contrairement à ses frères d’armes, les poilus français», précise le co-auteur de Poilus nègres.

Pourtant, Abdoulaye Ndiaye a fait une «belle guerre», au point de recevoir la Croix de guerre. «Blessé en août 1914 en Belgique par balle. Passé au 7e RTS (régiment de tirailleurs sénégalais) le 8 mail 1916. Blessé le 1er juillet 1916 devant Asservillers (Somme). Deux fois blessé: a droit à la qualité de combattant», résume sa fiche militaire.

Sa blessure, dont il a toujours gardé la marque, il l'a racontée: «J'étais couché sur le dos et je tirais sur l'ennemi. Tout à coup, j'ai vu du sang couler sur ma tête. Une balle avait glissé sur mon casque et m'avait touché au front. A l'hôpital, j'ai vu un collègue avec l'estomac ouvert.»

Il faut imaginer ce que pouvait représenter cette épopée à travers le monde pour ce modeste habitant de l'empire français plongé dans un conflit dont il ne savait rien. Abdoulaye Ndiaye comme ses autres compatriotes n’a jamais entendu parler de la Belgique. Pourtant, c’est là que très vite lui et les autres tirailleurs se retrouvent sur le front. «Sur les trois unités engagées, 30 hommes seulement dont Abdoulaye Ndiaye survivent à la bataille de Dixmude», rappelle le livre.  

«Faire coco»
Au journaliste du Monde, Philippe Bernard, venu l’interviewer en 1998, il affirme: «Jamais je n'avais pensé que de telles atrocités pouvaient se passer. Dans mon imagination d'humain, ce n'était pas possible, dit-il simplement. Ce n'était pas dans mon habitude de voir des cadavres. Le premier que j'ai vu, c'était une maman morte avec son enfant.»

Les tirailleurs n'ont pas à affronter que les combats. Ils découvrent aussi l’hiver. «Les tirailleurs affrontent leurs véritables ennemis dans cette guerre: le froid et l’humidité qui leur causeront des engelures aux doits et des oedèmes aux pieds. Conséquence? Plusieurs d’entre eux sont amputés.» Une situation qui vaut à l’époque ces quelques lignes: «Fils du soleil, ivres de grands espaces africains, exilés dans les brouillards humides du Nord, immobilisés dans la boue des Flandres, ils font peine à voir, ils grelottent (…) le climat qui les meurtrit et les gèle leur devient plus néfaste que les batailles.» C’est ainsi que les tirailleurs bénéficient de l’«hivernage». Ils sont envoyés au repos dans le Sud pour ne pas affronter l’hiver au front.

Curieusement, la guerre a aussi des conséquences insoupçonnées. Ces Africains débarqués en Europe découvrent un monde blanc qu’il n’imaginaient pas. Le mythe du Blanc dominateur et invincible des colonies en prend un coup dans les tranchées. Les relations avec les Français de métropole ne sont pas les mêmes que dans les colonies: «Nous portions une chéchia rouge et un uniforme kaki. Les femmes trouvaient ça joli; elles nous arrêtaient», dit-il à Philippe Bernard avant de raconter: «Mademoiselle, une Blanche très belle, m'a dit: "Abdoulaye, quand tu iras au front, ramène-moi une balle allemande". Je l'ai fait.»

Le journaliste ajoute: «Il se souvient du goût du poulet qu'elle lui avait fait parvenir, mais surtout de sa proposition de "casser coco" avec elle. Il dit avoir refusé cette invitation à "l'adultère" parce que les "gris-gris" qu'il portait autour de la taille et du cou pour se protéger en auraient "perdu leur pouvoir". Elle m'a répondu: "Tu es fou."»

Ces épisodes n'empêchent pas Ndiaye comme ses compagnons d'enchaîner les campagnes et les batailles. Notamment le Chemin des Dames, où les tirailleurs subissent d’énormes pertes.

Un jeune garçon montre la plaque réalisée pour rappeler les circonstances de la réalisation d'une piste promise par la France en l'honneur du dernier tirailleur, qui habitait le village de Thiowor, au Sénégal. Un jeune garçon montre la plaque réalisée pour rappeler les circonstances de la réalisation d'une piste promise par la France en l'honneur du dernier tirailleur, qui habitait le village de Thiowor, au Sénégal. © SEYLLOU DIALLO / AFP



A la fin de la guerre, Ndiaye est renvoyé chez lui. Sans rien. Ce n’est qu’après le retour des tirailleurs de la Seconde guerre mondiale qu’il comprend qu’il a été privé de pension. «Il se rend compte qu’il a été floué pendant plus de trente ans», précise Mathieu Méranville. «Au moment de sa mort, il touche 340,21 francs (quelque 50 euros) par mois et, suprême ironie, une carte de réduction de la SNCF.»

Abdulaye Ndiaye est donc mort la veille du 11 novembre 1998, alors qu'il devait recevoir la légion d'honneur qui était censée, à travers lui, rendre hommage aux combattants venus d'Afrique. L'ambassadeur de France a cependant accompli sa mission. Le diplomate s'est rendu sur la tombe du vieillard qui a été enterré le matin même, il a accroché la Légion d'honneur sur sa sépulture et, après une brève cérémonie militaire, a remis la médaille à son fils en lui glissant la somme de 50.000 francs CFA (76 euros).

Par Pierre Magnan