14-18: la «force noire» n’était pas de la «chair à canon»


	«Nos soldats d'Afrique», vus par le «Petit Journal» (extrait de la une du supplément du dimanche du 16 mars 1913).
«Nos soldats d'Afrique», vus par le «Petit Journal» (extrait de la une du supplément du dimanche du 16 mars 1913). © Le Petit journal / RetroNews-BnF / BnF-Partenariats

14-18: la «force noire» n’était pas de la «chair à canon»

Publié le 06/11/2018 à 16H16

Des dizaines de milliers de soldats ont été enrôlés dans l’Afrique coloniale française pour alimenter les fronts de la guerre de 1914-1918. Ces tirailleurs que l’on appelait sénégalais, même s’ils venaient de plusieurs régions, sont morts par milliers. Le réalisateur et historien Eric Deroo nous éclaire sur la réalité de ce qu'on a appelé la «force noire».


D’où vient ce terme de «Force noire»?
Tirailleurs sénégalais, c’est un terme générique. Cette force est créée en 1857 sur l’initiative du général Faidherbe au Sénégal, mais rapidement avec l’extension coloniale, les tirailleurs sont recrutés sur d’autres zones que celle du Sénégal. Quant au terme de Force noire, il vient d’un livre du général Mangin publié en 1910 portant ce titre et vantant la nécessité d’utiliser des forces venues d’Afrique dans l’armée française, en particulier au Maghreb.

Comment se faisait le recrutement?
Avant la guerre de 1914, on n’a pas trop de mal à recruter des tirailleurs dans toutes les régions de l’AOF (Afrique occidentale française) ou de l’AEF (Afrique équatoriale française) grâce à des systèmes de primes. Avant 1914, on commence à penser à une sorte de conscription mais c’est difficile à mettre en œuvre. Les données démographiques ou administratives sont encore très faibles. Donc, on se fixe des objectifs de recrutement à partir des recensements, souvent approximatifs, des populations de chaque cercle, la subdivision coloniale alors employée.

Arrive la guerre et là, on s’aperçoit rapidement que cela devient difficile de recruter des soldats. En 1916, on assiste à des révoltes dans les boucles du Niger. Les responsables du recrutement font face à des difficultés et n’hésitent pas à mobiliser des hommes souvent physiquement inaptes au combat. Beaucoup de jeunes se cachent, d’autres fuient. Des villages entiers vont se réfugier au Gold Coast (l’actuel Ghana). La situation s’améliore un peu avec l’arrivée de Clémenceau au pouvoir et la nomination du député noir Blaise Diagne et sa promesse qu’en «versant le même sang», ils obtiendront «les mêmes droits…» et la nationalité française. Les primes sont augmentées. En 1918, l’armée réussit ainsi à mobiliser plus de 60.000 hommes.

Le général Mangin a écrit un livre en 1910 intitulé «la Force noire» vantant l'utilisation de troupes coloniales.  Le général Mangin a écrit un livre en 1910 intitulé «la Force noire» vantant l'utilisation de troupes coloniales.  © GUIZIOU Franck / hemis.fr / Hemis



Peut on dire que ces soldats ont servi de chair à canon?
Au total, ce sont quelque 180.000 hommes qui sont mobilisés en Afrique (hors Afrique du Nord). Parmi eux, 135.000 sont dirigés vers l’Europe mais aussi les fronts des Dardanelles et des Balkans. C’est sur ces fronts que la situation est la plus terrible et qu’on trouve les plus grandes souffrances. Au total, on compte environ 25.000 tués parmi ces soldats. Et 36.000 blessés.

L’argument de la chair à canon ne tient pas. Les pertes sont comparables à celles des troupes métropolitaines. Les troupes coloniales sont en fait des formations mixtes avec un encadrement d’officiers et de sous-officiers blancs. On peut dire qu’un quart de ces unités était composé de Blancs. L’idée de troupes africaines transformées en chair à canon est née en 1917 au Chemin des dames. Dans ces combats, plus de trente bataillons de tirailleurs ont été étrillés.

Mais hormis cet épisode, les tirailleurs n’étaient pas particulièrement utilisés comme troupes d’assaut. Par ailleurs, en raison des pertes dues aux conditions climatiques inconnues pour ces soldats, l’hiver ils étaient cantonnés à l’arrière pour ce qu’on appelait l’hivernage. A Fréjus ou à Saint-Raphaël, mais aussi au camp du Courneau, près de Bordeaux, où les conditions de vie ont été très difficiles, provoquant des centaines de victimes.

Au final, quelle image reste-t-il de la venue des soldats sur le territoire métropolitain?
L’utilisation de ces tirailleurs dans la guerre était dans la droite ligne du colonialisme français. L’image que la France en fait devient le marqueur de sa mission civilisatrice. Cela correspond à son discours universaliste. L’armée joue le rôle d’école de la République. Une importante iconographie accompagne cette idée.
 
Côté allemand, au contraire, on parlera de «honte noire». On estime que la France ne joue pas le jeu et on dénonce l’emploi des «nègres». Dès 1919, les Allemands ont même tenté de se rapprocher des Américains pour partager avec eux une peur de la négrification.

Avec l’utilisation des troupes africaines, les colonisés ont découvert le monde blanc sans toute sa dimension raciale. Ce monde a perdu une grande partie de son prestige. Ce sera important pour l’avenir.

Eric Deroo est notamment l’auteur de La Force noire, avec A.Champeaux (ed. Tallandier)

Par Pierre Magnan