A table ! L'Economie dans l'assiette. Au Rwanda, devant un igisafuliya

Plat d'isigafuliya
Plat d'isigafuliya © capture d'écran DR

A table ! L'Economie dans l'assiette. Au Rwanda, devant un igisafuliya

Publié le 26/05/2018 à 14H05

Le Rwanda est un petit pays enclavé, assez pauvre, mais dont l'agriculture était très diversifiée, et où désormais chaque région est dédiée à une production. Sur les tables, des plats de légumes frais, avec parfois quelques morceaux de viande, mais pas vraiment de «plat national rwandais». Excepté le coup de génie d'un homme, qui en a quasiment créé un. Vous allez tout savoir sur l'igisafuliya.


Le Rwanda est ​entouré de quatre pays. De part et d'autre, deux pays très imposants, à l'Ouest, au-delà du lac Kivu, veille l'énorme République démocratique du Congo, à l'Est, légèrement moins impressionnante, la Tanzanie. Les autres voisins «du dessus» et «du dessous» partagent avec le Rwanda un enclavement à l'ombre des précédents. Au Sud, le petit Burundi jumeau, au Nord, l'Ouganda un peu plus grand.

Ce tout petit pays, dont 80% de la population est rurale, avait une agriculture variée et diversifiée. Si dans les grandes villes la nourriture s'est enrichie et plus ou moins standardisée, dans les zones rurales, elle reste très simple et saine: essentiellement des légumes et des fruits, agrémentés, les jours fastes, de quelques morceaux de viande de bœuf, de poulet, de chèvre ou de mouton.

Du relief et des cultures
En fonction du relief, varié dans ce pays, des cultures ont été adaptées et développées. 
Les abords du lac Kivu, frontière Ouest du pays, sont occupés par de grosses plantations de caféiers, elles-mêmes bordées par des cultures de théiers. Ces cultures de thé montent sur les contreforts des volcans qui s'amorcent. Sur les pentes des montagnes et des hauts plateaux, qui peuvent culminer jusqu'à 4000 mètres, les agriculteurs produisent des cultures vivrières. L'air frais, les précipitations régulières et le sol volcanique assurent des conditions quasi idéales pour les cultures diversifiées. Pendant longtemps, les paysans profitant de ces conditions cultivaient un peu de tout et arrivaient à se nourrir avec leurs productions.

Récolte du thé dans les montagnes des Virunga, au nord-ouest du Rwanda  Récolte du thé dans les montagnes des Virunga, au nord-ouest du Rwanda  © MICHAEL RUNKEL / ROBERT HARDING PREMIUM / ROBERTHARDING


Monoculture contre diversité  
La tendance depuis 2011 serait à la spécialisation agricole des différentes provinces. A chaque région, sa culture. Ainsi, de façon autoritaire, on oblige les paysans à arracher leurs plantations. En 2011, à Butare dans la province du Sud, une équipe de plusieurs personnes a débarqué dans la région. Elles ont coupé toute la bananeraie et les arbres fruitiers. Des haricots qui venaient de germer ont été arrachés. Dans le nord du pays, à Ruhengeri, le même scénario a eu lieu. La population a été forcée par les autorités politiques locales d’arracher les plants de haricots pour les remplacer par la culture du maïs. Chaque personne, en plus d’arracher ses cultures, a payé une amende de 10.000 francs rwandais, comme le racontent Les Echos d'Afrique à l'époque.

Le problème est que ce fonctionnement en monoculture provoque un appauvrissement des sols et une forme d'érosion que la variété des cultures combattait et surtout ne permet plus aux paysans de se nourrir de ce qu'ils produisent. Beaucoup de journaux locaux continuent de publier les calvaires des agriculteurs rwandais qui émigrent vers les pays limitrophes en quête des produits vivriers. La grogne couve.

En attendant, les cultures diverses se maintiennent tant bien que mal. Et la nourriture de base des Rwandais demeure la patate douce, les pois frais, les bananes plantains que l'ont trouve sur la plupart des tables, mais aussi la citrouille, le taro, plante cultivée pour la consommation de son ryzhome tubéreux et appelé au Rwanda colocase, l'amarante, une plante potagère proche de l'épinard, et enfin le haricot rouge. Ces légumes se trouvent souvent réunis dans une assiette, sans liant particulier, ni recette avenante. Les habitudes veulent que les gens aient peu de stock et se fournissent quasi quotidiennement en produits frais.

Pois frais sur le marché de Kigali (Rwanda) Pois frais sur le marché de Kigali (Rwanda) © CHRISTIAN KOBER / ROBERT HARDING HERITAGE / ROBERTHARDING


Un homme, un plat
Dans les années 80, un homme a décidé que justement ce qui manquait à ce pays était un plat national. Cet homme, Gérard Sina, est un self-made man qui a construit un empire agroalimentaire dont le produit phare est une sauce pimentée l'akabanga. Il cultive, récolte et transforme divers fruits dont il fait des jus réputés, des légumes qu'il met en conserve, des racines dont il fait des farines. Il a aussi inventé un beignet, aujourd'hui très prisé, qu'il expédie dans tout le pays.
Il fournit du travail à près de 3000 fermiers et emploie pas loin de 1000 personnes dans ses usines. Il exporte ses jus et autres produits à travers l'Afrique, mais commence à mettre un pied en Europe et aimerait bien poser le second en Chine. Homme d'affaires plus qu'avisé, il a même créé un petit supermarché local à Nyirangarama, à 40 kilomètres de Kigali, qui vend l'ensemble de ses produits.

C'est là que devant l'absence de plat faisant concensus, il a inventé son «plat national»: l'igisafuliya. Ce plat contient de la viande, en l'espèce du poulet, accompagnée de divers légumes et agrémenté d'une sauce généreuse. Malin, son plat rassemble ce qu'il produit et est en vente dans son centre commercial. Et étonnamment, le succès a été au rendez-vous. On vient de loin déguster l'igisafuliya ! Les voitures font la queue pour prendre une portion du nouveau plat national et il existe même une recette officielle.

La recette et à table !

l'Igisafuliya
Ingrédients 
4 hauts de cuisse de poulet
2 oignons émincés
2 poireaux (blanc et vert) émincés
4 poivrons verts épépinés et coupés
4 tomates pelées, épépinées et coupées en dés
5 branches de céleri ciselées (y compris les feuilles)
4 bananes plantain pelées, coupées en deux dans la longueur, puis en deux dans la largeur
300 g d’épinards en branches (frais ou surgelés)
3 cuillères à soupe de concentré de tomate
4 cuillères à soupe d’huile de tournesol
1 piment (facultatif)

Instructions
Ajoutez l’oignon, les poireaux et les poivrons. Laissez cuire une dizaine de minutes en mélangeant de temps en temps.
Ajoutez alors les tomates, le céleri et le concentré de tomate et mélangez bien. Laissez cuire à feu moyen pendant 15 minutes en remuant régulièrement pour éviter que ça n’accroche.
Couvrez d’eau à hauteur, salez, poivrez et portez à ébullition, puis réduisez le feu pour laisser cuire environ 15 minutes à petit bouillon.
Retirez alors deux des morceaux de poulet, placez les bananes plantains, couvrez-les avec les épinards, puis remettez le poulet sur le dessus. Ajoutez de l’eau si nécessaire pour que les bananes soient entièrement immergées.
Couvrez, ajoutez le piment entier et laissez mijoter à feu doux pendant 25 minutes environ. Le liquide ne doit pas trop s’évaporer à la cuisson, la sauce doit effectivement être en grande quantité.
(®Véra Abitbol)

Par Frédérique Harrus