A table ! Le chef est une femme: Anto Cocagne

La cheffe Anto Cocagne
La cheffe Anto Cocagne © Daniel Perrot

A table ! Le chef est une femme: Anto Cocagne

Mis à jour le 09/07/2018 à 16H07, publié le 02/07/2018 à 14H46

Cheffe Anto, dont le maître-mot est vivre pour cuisiner, a appris très tôt à le faire. Puis, c'est devenu une passion qu'elle veut partager avec le plus grand nombre. Elle participera le 7 juillet 2018 au premier festival des cuisines africaines «We eat Africa» avec 15 autres chefs, présents pour faire découvrir la cuisine africaine dans toute sa diversité.


Une affaire de femmes
Les parents d'Anto Cocagne ont fait leurs études supérieures en France. Leurs quatre premiers enfants y sont nés. Ils sont ensuite rentrés au Gabon pour participer à l'essor de leur pays. Anto a appris à cuisiner dès son enfance. Ce n'est pas un exploit, c'est le lot de toutes les fillettes gabonaises. Sa maman voyageant beaucoup, elle explique à la petite Anto, âgée alors de 9 ans, qu'en son absence, c'est à elle, qu'échoit la préparation des repas pour son père et ses frères et sœur.
 
Très rapidement, au-delà de la fabrication des repas familiaux, Anto se rend compte qu'elle apprécie énormément l'ambiance qui règne au sein de la cuisine lors de la préparation des grandes réceptions familiales, quand toutes les femmes s'y retrouvent. Non seulement c'est un centre névralgique de renseignements sur la vie sociale, mais c'est aussi un lieu d'échanges privilégiés, de complicité, de confidences, de conseils et de transmissions entre femmes et jeunes filles. Pas l'ombre d'un homme dans les parages.

Elle aime aussi beaucoup la connexion à la terre quand elle va «faire ses courses» dans le verger familial. Les fruits et légumes consommés viennent de cette parcelle léguée par le grand-père, plantée et récoltée par toutes les femmes de la famille (mère, tantes, cousines...). Si l'on rajoute que sa mère est une spécialiste de la nutrition et donc capable de lui enseigner les bienfaits de telle plante ou de tel légume, on comprendra que le cœur d'Anto bat pour la cuisine.

La cuisine à tout prix
Arrivée à l'âge des choix d'orientation scolaire, la jeune fille s'oriente vers une filière scientifique sur les injonctions de son père, malgré de vraies prédispositions littéraires. La cuisine n'est alors pas une option possible dans cette famille de diplômés. «Cuisinière, c'est pas un métier, on ne va pas te payer des études pour que tu sois une ouvrière, tu ne vas pas faire de la cuisine», lui dit son père. «Tu verras, je serai la plus célèbre de tes enfants!», lui avait-elle promis.

Quand ses condisciples font du baby-sitting pour gagner de l'argent de poche, Anto, elle, fabrique madeleines et muffins qu'elle vend dans son lycée. Elle y rencontre le succès et gagne de l'argent. A la fin de son cursus secondaire, elle a des commandes de tout le lycée et dans tout le quartier. Appelée «Maman gâteaux», on fait appel à elle lors des mariages pour cuisiner des gâteaux, certes simples (cake au chocolat, marbré), mais bons et appréciés. C'est le constat de cette réussite qui fait dire à sa mère s'adressant à son père: «Regarde ce qu'elle a fait alors qu'elle ne connaît pas grand chose. Si on l'envoie en France faire de la cuisine, elle pourra être cuisinière à la présidence de la République!» Après un passage par l'université pendant lequel sa petite sœur continue de vendre dans le lycée ses productions, elle gagne et économise suffisamment d'argent pour partir en France faire la formation dont elle rêve.

Le rêve français
Direction Grenoble, où elle découvre les fromages, les vins et le froid! Entre école hôtelière et université, elle obtient une licence. Lors de ses stages dans les cuisines de grands établissements, sa connaissance et sa maîtrise des épices et ses talents culinaires sont très appréciés. Les seules personnes noires qu'elle y croise sont subalternes, commis ou plongeurs, et ils attendent d'elle qu'elle «montre à ces Blancs que nous aussi on sait cuisiner!» Elle s'y emploie. Et apprend également à diriger et à ne pas laisser son éducation traditionnelle l'empêcher de donner des ordres à une personne plus âgée qu'elle. Toujours à la recherche d'excellence (et toujours sur l'injonction paternelle), Anto intègre l'école Ferrandi à Paris, gage d'excellence. Elle y adjoint un stage aux Etats-Unis pour parfaire son anglais et se sent fin prête pour travailler.

Anto Cocagne, chef à domicile Anto Cocagne, chef à domicile © Daniel Perrot


Cheffe Anto
Après 8 ans d'absence, elle rentre en vacances au Gabon, prospecte et postule à un poste où elle essuie un refus au prétexte qu'elle est une femme. De retour en France, rien ne se passe comme elle l'attend et après quelques déconvenues, elle se tourne vers une plateforme qui met en relation des chefs et des clients chez qui ils vont cuisiner. Une orientation enfin compatible avec ses désirs de cuisine, ses contraintes familiales – puisqu'elle est désormais maman – et sa volonté de faire découvrir et partager la cuisine africaine.

Elle est la seule, sur cette plateforme, à proposer un repas africain de l'apéritif au dessert, sorte d'invitation au voyage en restant chez soi. Elle propose une cuisine africaine à la fois authentique, mais compatible avec les délicats palais français. Elle atténue ce qui sent fort, allège en gras, se fournit en produits africains de qualité, fait de gros efforts sur la présentation et le succès est immédiat.

Anto retrouve enfin ce qu'elle aimait tant dans les cuisines de son enfance: conter les vertus des aliments, échanger, transmettre et partager un moment privilégié avec ses clients, pendant qu'elle prépare à manger. Dans le même temps, elle dispense des conseils culinaires dans un magazine sur les cuisines d'Afrique, même à destination de femmes africaines en panne d'imagination. La consécration vis-à-vis de son père est arrivée quand l'ambassade de France au Gabon est devenue sa cliente.

Elle espère que le festival We eat Africa fera découvrir et popularisera la cuisine Africaine auprès d'un large public pas exclusivement africain.

Festival «We eat Africa»,
45 bis, avenue Edouard Vaillant,
92100 Boulogne-Billancourt
Le 7 juillet 2018 de 9h à 18h

Par Frédérique Harrus