A table ! Le chef est une femme: Lorna Boboua do Sacramento

La chef Lorna Boboua do Sacramento
La chef Lorna Boboua do Sacramento © Daniel Perrot

A table ! Le chef est une femme: Lorna Boboua do Sacramento

Mis à jour le 09/07/2018 à 16H08, publié le 04/07/2018 à 14H58

Itinéraire d'une surdouée de la cuisine, de Brazzaville au «Jules Verne», le restaurant étoilé de la Tour Eiffel. Depuis son enfance, Lorna Boboua do Sacramento n'a jamais perdu son objectif de vue: cuisiner. Elle sera le 7 juillet 2018 au premier festival des cuisines africaines «We eat Africa», avec 15 autres chefs, présents pour faire découvrir la cuisine africaine au plus grand nombre.


Après une petite enfance passée en France où elle est née, Lorna Boboua do Sacramento est partie vivre au Congo, à l'âge de 5 ans, «pour connaître l'Afrique», selon son père. 

Une enfance africaine
La petite fille est à la confluence d'origines diverses entre sa mère brésilo-togolaise et son père congolais. Elle est la première a reconnaître que l'Afrique lui a fait beaucoup de bien à maints égards. C'est un type d'éducation qui l'a calmée, posée, alors qu'elle était turbulente et «avait tendance à partir dans tous les sens. Et puis on apprend qui on est, quand jusque là on a été la seule noire à l'école, là en Afrique, on sait qui on est.»

Elle a un père atypique pour l'Afrique traditionnelle, puisqu'il adore cuisiner. Mais ne cadrant pas vraiment avec ce qu'on attend d'un homme, il s'est résolu à travailler dans la banque et attendait le dimanche pour organiser à la maison de magnifiques repas. Il en profitait pour en faire un moment privilégié avec ses filles, allant au marché avec elles acheter ce dont il avait besoin pour le cuisiner, leur expliquer l'origine des produits et ce qu'on pouvait en faire.

La guerre civile au Congo les ramène en France. La petite Lorna poursuit sa scolarité et dès la classe de 3e, elle envisage de faire un CAP de cuisine. Sa mère, qui la verrait bien avocate d'affaires, ne l'entend pas de cette oreille et lui concède: «Si tu as ton bac, on en reparlera.» Le bac en poche, tant qu'à l'inscrire dans une école de cuisine, autant viser une des meilleures. La voilà donc inscrite à l'école Ferrandi, à la grande joie de son père, et avec une mère nettement moins enthousiaste. Trois ans plus tard, diplôme obtenu et stage de 6 mois aux Etats-Unis effectué, elle travaille assez pour pouvoir se payer le Cordon Bleu, autre école de cuisine, où cette fois-ci elle se forme à la pâtisserie. 

Un trop beau C.V
Forte de cette formation plus que complète, et appuyée sur des bases solides, elle peut chercher et trouver du travail. A chaque fois, dans ses nouveaux postes «en tant que femme  et ça c'est dans tous les métiers , on doit prouver pas mal de choses, plus que les hommes. Et le fait d'être noire joue aussi énormément. On veut savoir si vous êtes crédible, si vous avez vraiment des compétences, avant qu'on vous «obéisse». On doit toujours travailler un peu plus que les autres, et pas de droit à l'erreur. Mais dès que vos compétences sont reconnues, ça roule!» Dès lors, elle enchaîne les grandes maisons.

Malgré cela, elle retourne au Congo pour y travailler. Elle a beaucoup de mal à ce qu'on croie en son CV un peu trop brillant pour être vrai. En regardant la télévision, elle découvre l'émission de téléréalité culinaire panafricaine Star chef, où chaque candidat défend les couleurs de son pays. La voilà donc représentante du Congo, dans cette émission Sénégalaise. Elle en sort demi-finaliste, mais grande vainqueur à titre personnel, vu ce qu'elle a gagné en visibilité et crédibilité. Immédiatement derrière, elle trouve du travail.

  Lorna Boboua do Sacramento   Lorna Boboua do Sacramento © Daniel Perrot


Lorna en sa cuisine
Elle se trouve confrontée à une mentalité très différente de celle qu'elle connaît en France. «Là-bas, les gens prennent le temps de vivre, ce qui n'est pas acceptable quand ça pénalise le client du restaurant, mais c'est aussi une leçon de vie, ça donne de l'amour dans le plat, ça laisse le temps de l'étudier ensemble. Je demandais à mes collaborateurs de donner ce qu'ils mangeaient à la maison et de le repenser au restaurant, de façon beaucoup plus élaborée. Un beau partage, chacun apportant à l'autre.»

Du fait de la crise économique qui sévit au Congo, elle revient en France, veut se former encore et finalement est embauchée au restaurant étoilé de la Tour Eiffel, dans lequel elle officie désormais. Mais sa plus grande récompense est de voir la fierté qui brille dans les yeux de ses parents. 

Elle espère que «les gens vont découvrir et être agréablement surpris par la gastronomie africaine, et que cette dernière trouvera sa place, à part égale avec les autres gastronomies (chinoise, vietnamienne, etc.). Et à titre personnel, ouvrir un jour un restaurant qui sera le reflet de mon identité mélangée.»

Festival «We eat Africa»,
45 bis, avenue Edouard Vaillant,
92100 Boulogne-Billancourt
Le 7 juillet 2018 de 9h à 18h

Par Frédérique Harrus