Algérie: à quand un inventaire des archives, 50 ans après l'indépendance?

Archives nationales CARAN, salle de l'armoire de fer, Paris. Archives nationales, CC BY-NC
Archives nationales CARAN, salle de l'armoire de fer, Paris. Archives nationales, CC BY-NC

Algérie: à quand un inventaire des archives, 50 ans après l'indépendance?

Mis à jour à 10h06, publié le 19/10/2018 à 9H31

Selon l'historienne Sylvie Thénault, «la question des archives reste une question majeure du contentieux historique entre l’Algérie et la France». Il s'agit d'un enjeu «politique et citoyen» auxquels «s'ajoute bien sûr un enjeu académique». La chercheuse au CNRS s'en explique dans The Conversation.

 

Plus d’un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie, la question des archives reste une question majeure du contentieux historique entre l’Algérie et la France. Elle s’annonce comme une tâche primordiale pour Emmanuel Macron dont le quinquennat se révèle novateur en la matière.

Après son affirmation que la colonisation a constitué un « crime contre l’humanité », pendant la campagne présidentielle, il a récemment reconnu les responsabilités de l’État dans la torture et les disparitions pendant la guerre d’indépendance algérienne. Entre les deux, une annonce à l’occasion de sa visite éclair à Alger, en décembre 2017 : le chantier des archives va être ouvert.

Des traces d’histoires individuelles qui hantent les familles
L’enjeu des archives est politique et citoyen. Les archives servent en effet, banalement mais fondamentalement, à tout un chacun – pensons aux généalogistes et à leurs entreprises de reconstitution d’histoires familiales.

Dans le cas de l’Algérie coloniale et de sa cruelle guerre d’indépendance, les archives conservent les traces d’histoires individuelles qui hantent parfois, aujourd’hui encore, les familles. Le cas de la famille Maurice Audin est de ce point de vue exceptionnel et ordinaire : exceptionnel par sa médiatisation, grâce à la mobilisation constante de sa femme et de ses enfants ; ordinaire car leur vécu n’est rien moins que celui de tous ceux qui ont perdu, dans cette guerre, un être cher, même s’ils ne s’expriment pas publiquement. C’est une particularité de ces douleurs que de rester dans le for privé.

Aussi les historiens travaillant sur ce passé reçoivent des demandes d’hommes et de femmes en quête de connaissance du vécu de l’un des leurs, dans les générations précédentes, parfois aussi d’un de leurs amis perdus de vue.

Deux exemples parmi d’autres, dont la relation requiert l’anonymat : un homme âgé vivant dans l’est de la France cherche à savoir ce qu’est devenu un de ses complices du club de foot local, Algérien engagé dans la lutte pour l’indépendance, arrêté et interné au camp de Vadenay, un de ces camps pour suspects qui existaient sur le sol français même ; une femme, dont la mère a mis fin à ses jours, voudrait savoir pourquoi et, dans ce but, veut reconstituer au plus près ce que sa mère a subi lorsque, arrêtée en Algérie pendant la guerre d’indépendance pour son engagement, elle a été emprisonnée et condamnée par un tribunal militaire.
 

Une personne consulte, le 29 octobre 2001 dans une salle du Service historique de l’armée de terre au château de Vincennes, un des carnets de notes écrits pendant la guerre d’Algérie par le préfet Jean Vaujour, directeur de la sûreté générale en Algérie au début du conflit.  Une personne consulte, le 29 octobre 2001 dans une salle du Service historique de l’armée de terre au château de Vincennes, un des carnets de notes écrits pendant la guerre d’Algérie par le préfet Jean Vaujour, directeur de la sûreté générale en Algérie au début du conflit.  © AFP PHOTO DANIEL JANIN



Preuves précieuses
Tous cherchent à comprendre le pourquoi des engagements de leurs proches, le détail de leurs parcours, ce qu’ils sont devenus, etc., parce qu’ils ne supportent plus le silence régnant dans le cercle familial, parce qu’ils regrettent d’avoir laissé filer le temps sans s’y intéresser plus tôt ou parce que les questions surgissent trop tard, après la mort de l’intéressé. Les témoignages reçus par le site Histoirecoloniale.net, après la mise en ligne d’un fichier nominatif recensant des Algériens dont les familles, inquiètes, avaient demandé des nouvelles pendant la guerre elle-même, le confirment.

Et puis, surtout, les archives recèlent des preuves précieuses, comme celles qui sont nécessaires à l’acquisition de droits divers, retraites et pensions au premier chef. Certains y cherchent des preuves de nationalité – tout autant les Français nés en Algérie que la loi contraint à des démarches complexes au moment du renouvellement de leurs papiers que des Algériens s’interrogeant sur une possible acquisition de la nationalité française par l’un de ses ascendants ou sur des droits particuliers dont ils auraient pu bénéficier, susceptibles d’être transmissible.

Pour cette raison, le contentieux franco-algérien doit être dépassé, même s’il s’agit là d’un dossier complexe. Pour le comprendre, il faut revenir au moment de l’indépendance algérienne.

Une question épineuse au plan diplomatique
Les autorités françaises avaient alors une doctrine en matière de répartition des archives dans des contextes de transfert de souveraineté. Cette doctrine distingue les archives dites « de souveraineté » et les archives dites « de gestion ». Les premières, concernant l’exercice du pouvoir, sont appelées à être transférées en France. Il s’agit essentiellement, dans le cas de l’Algérie à la période coloniale, des archives du gouvernement général ainsi que de celles des préfectures et sous-préfectures. Les secondes, les archives « de gestion », sont appelées à rester dans le pays. Celles-ci sont en effet les archives produites par l’administration dans son activité quotidienne. Il s’agit, notamment, de l’état civil, du cadastre, de registres comme les registres d’écrou des prisons…

Registre d’écrou des prisons de Montfort-sur-Meu de 1859 à 1869, conservé aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, sous-série 3 Y. Ces documents « de gestion » sont cruciaux pour les historiens mais aussi pour les familles. TigH/Wikimedia, CC BY

 

Ces archives « de gestion » sont appelées à rester sur place car elles sont indispensables à la continuité de l’action administrative. Les administrations du nouvel État souverain n’auraient pu fonctionner sans elles. De leur côté, les autorités algériennes rejettent cette distinction. Depuis 1962, elles n’ont eu de cesse de dénoncer leur dépossession et de demander la restitution de tous les documents. Un accord a pu être trouvé sur les seules archives ottomanes que les autorités françaises avaient transférées, en pleine contradiction avec leur propre doctrine.

Pour le reste, les positions françaises et algériennes sont incompatibles et c’est pour cette raison, précisément, que la question des archives continue d’être traitée au plan diplomatique. Elle échappe ainsi aux praticiens des archives que sont en particulier les archivistes et les chercheurs en sciences humaines et sociales. Eux en ont pourtant une vision différente, forgée à partir de leur expérience, sur le terrain.

Qu’en est-il, dans les faits, de la répartition des fonds entre la France et l’Algérie ?

Les transferts français : une ligne politique et des aléas
Il apparaît d’abord que la distinction française ne permet pas de comprendre la réalité des transferts effectués. Ceux-ci s’inscrivent en effet dans une histoire très complexe car elle mêle, d’une part, l’histoire de la collecte, de la conservation et du classement des archives pendant la période coloniale elle-même et, d’autre part, l’histoire de la transition entre les deux États au moment de l’indépendance. Et s’il y a bien eu une ligne politique consistant à transférer les archives, concrètement, les conditions mêmes des déménagements au moment de l’indépendance ont introduit des aléas.

Un exemple, issu d’un témoignage informel : il aurait suffi d’un escabeau trop bas pour que le dernier niveau d’une étagère d’archives reste sur place tandis que les niveaux inférieurs auraient été pris et emmenés en France.

Un bilan global des fonds conservés en France reste difficile à établir car en dépit des efforts soutenus pour produire régulièrement des inventaires, les Archives nationales d’outre-mer (ANOM), à Aix-en-Provence, conservent encore des fonds non classés. La base de données en ligne des ANOM témoigne à la fois de la production de nouveaux inventaires et de l’importance des fonds qui n’ont pas encore été traités.

Sacs et caisses d’archives à leur arrivée en 1966, Archives nationales d’outre-mer, 50 ans d’archives. ANOM Sacs et caisses d’archives à leur arrivée en 1966, Archives nationales d’outre-mer, 50 ans d’archives. ANOM © ANOM



En Algérie : une richesse trop peu exploitée
En Algérie, le retour de la sécurité au début des années 2000 a permis à des chercheurs étrangers, au premier rang desquels un trio pionnier de doctorants aixois, d’effectuer des séjours de recherche sur place. Ainsi ont-ils pu constater la richesse des fonds restés en Algérie et leurs apports à l’écriture de l’histoire.

L’Algérie est bien, du point de vue des archives, entre l’héritage et la spoliation : héritage de fonds massivement restés sur place, spoliation hautement symbolique de son patrimoine national.

Depuis le début des années 2000, d’autres chercheurs ont fait part de leur expérience afin d’encourager les séjours de recherche dans les centres d’archives algériens). Ces témoignages sont précieux car le partage d’informations est la meilleure des façons de progresser dans la localisation des fonds ainsi que dans la compréhension des démarches à suivre pour pouvoir les consulter. Les conditions pratiques d’accès aux archives ont en effet fluctué depuis le début des années 2000, où la question des archives est directement corrélée à celle du régime – comme elle l’est, de façon bien plus générale, à celle de la nature de l’État et de son organisation.

Pour l’écriture de l’histoire… mais pas seulement
Aux enjeux politiques et citoyens s’ajoute bien sûr un enjeu académique. L’écriture de l’histoire de la colonisation en Algérie n’est pas empêchée car les fonds d’ores et déjà repérés et accessibles sont riches et nombreux. Sans compter qu’aux archives publiques s’ajoutent les papiers privés ainsi que la possibilité de procéder à des enquêtes orales. L’écriture de cette histoire n’en est pas moins influencée. Ainsi l’histoire sociale de l’Algérie à la période coloniale souffre des lacunes en matière d’archives locales. Elles sont celles sur lesquelles pèsent le plus d’incertitudes. Elles sont moins bien identifiées, moins bien inventoriées et moins bien accessibles que les autres. Or les historiens le savent : les listes électorales, les fiches des agents recenseurs, les dossiers des tribunaux, les registres de chambres de commerce… sont, entre autres sources produites dans le quotidien, des points d’entrée privilégiés dans les sociétés du passé sur lesquels ils travaillent.

Arlette Farge, dans son ouvrage célébrant Le Goût de l’Archive, a bien décrit la façon dont les archives judiciaires, en l’occurrence, constituent un point d’entrée dans le monde social du XVIIIe siècle sur lequel elle travaille.

Au nom de l’écriture de l’histoire mais aussi des citoyens des sociétés toutes deux concernées, il est urgent que la question des archives de la période coloniale en Algérie soit traitée sur des bases nouvelles, loin des théories officielles ne correspondant pas à la réalité connue des archivistes et des chercheurs. La conclusion est sans appel : un inventaire bilatéral des sources conservées de part et d’autre fait cruellement défaut. Il est bien là, le chantier à ouvrir.


Cet article s’inscrit dans le cadre d’un cycle d’événements commémorant la restauration des archives sonores du procès Rivonia appartenant à la National Archives and Records Service of South Africa (NARSSA) du gouvernement sud-africain. L’événement a été co-organisé par l’Institut national de l’audiovisuel (Ina) et l’Université du Witwatersrand, l’UMIFRE IFAS et piloté par la Nelson Mandela Foundation.The Conversation

Sylvie Thénault, Historienne, CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Par Sylvie Thénault - The Conversation