Angola : la fille de l’ex-président limogée de la compagnie pétrolière nationale

Isabel dos Santos, ex-PDG de Sonangol, la compagnie pétrolière nationale angolaise. Photo prise le 3 mai 2014.
Isabel dos Santos, ex-PDG de Sonangol, la compagnie pétrolière nationale angolaise. Photo prise le 3 mai 2014. © FERNANDO VELUDO / PUBLICO / AFP

Angola : la fille de l’ex-président limogée de la compagnie pétrolière nationale

Publié le 16/11/2017 à 15H41

La PDG de la compagnie pétrolière nationale, Isabel dos Santos, par ailleurs fille aînée de l'ex-chef de l'Etat José Eduardo dos Santos, a été limogée le 15 novembre 2017 par le nouveau président angolais Joao Lourenço. Celle-ci était le symbole du népotisme reproché au régime de son père. Le successeur serait-il en train de se détacher de son puissant prédécesseur?


Mme dos Santos sera remplacée à la tête de la Sonangol par l'ancien secrétaire d'Etat au Pétrole Carlos Saturnino, selon le décret présidentiel.

Son éviction spectaculaire constitue un geste fort de Joao Lourenço, qui a promis à plusieurs reprises de rompre avec l'héritage de son prédécesseur. Le chef de l’Etat a décidé de «relever de leurs fonctions les membres du conseil d'administration» de la Sonangol, a indiqué la présidence dans une déclaration diffusée à la presse.

Surnommée la «princesse», Isabel dos Santos, 44 ans, avait pris en 2016 la direction de la compagnie, en grande difficulté. La nomination de celle que le magazine américain Forbes présente comme «la femme la plus riche d'Afrique», avait suscité les plus vives critiques des adversaires de son père. Ce dernier est accusé d'avoir privatisé l'économie du pays au bénéfice d'une poignée de proches. Lesquels contrôlent des secteurs d’activité essentiels: «pétrole, diamants, télécoms, banques, construction, agriculture…», rappelait en août 2017, dans Le Temps, Ricardo Soares de Oliveira, professeur à Oxford.

Joao Lourenço était le successeur désigné d’Eduardo dos Santos qui a régné pendant trente-huit ans sans partage sur le pays. Il en a pris les rênes en septembre 2017 après la victoire, aux élections générales d'août, du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), formation au pouvoir depuis quatre décennies. Pendant sa campagne électorale, l'ancien ministre de la Défense, âgé de 63 ans, avait promis de prendre ses distances avec son puissant prédécesseur, toujours chef du parti au pouvoir. Et de lutter contre la corruption.

Jose Eduardo dos Santos et Joao Lourenço lors d'un meeting électoral à Luanda le 19 août 2017, durant la campagne présidentielle. Jose Eduardo dos Santos et Joao Lourenço lors d'un meeting électoral à Luanda le 19 août 2017, durant la campagne présidentielle. © MARCO LONGARI / AFP

«Personne ne sera au-dessus des lois», avait-il proclamé à la veille de sa victoire devant la presse étrangère. Dans son premier discours devant le Parlement en octobre, Joao Lourenço avait plaidé pour un «renforcement du système démocratique» et s'était engagé à «corriger certaines pratiques générales» en «donnant l'exemple».

Continuera pas
Le départ de la «princesse» constitue une surprise. Elle avait elle-même affirmé à plusieurs reprises vouloir garder ses fonctions à la tête de la Sonangol. «Le mandat de PDG de Sonangol n'est pas dépendant du processus électoral (...). Je veux continuer», avait assuré la PDG avant le scrutin présidentiel.

Malgré ses efforts, la compagnie pétrolière nationale reste encore très fragile à cause du bas niveau persistant des prix du baril. Depuis la fin en 2002 de la guerre civile, le pétrole avait permis à l'Angola, l’un des deux principaux producteurs d'Afrique subsaharienne avec le Nigeria, de réaliser une croissance à deux chiffres exceptionnelle, avec un pic de 20% en 2007.

Les ventes d’hydrocarbures contribuent aujourd'hui pour plus de 70% aux recettes fiscales du pays. Mais lorsque le cours du brut a commencé à fléchir en 2014, la Sonangol s’est retrouvée en difficulté. Ce qui a contraint l'Etat à se serrer la ceinture et a entraîné dans sa chute toute l'économie du pays.

Pays riche, peuple pauvre
Celle-ci a connu en 2016 une croissance quasiment nulle qui devrait rebondir pour atteindre 1,3% cette année, selon le Fonds monétaire international (FMI). En décembre 2016, la compagnie a annoncé qu'elle ne verserait pas de dividendes à l'Etat, une première.

«Pour compenser la baisse de ses rentrées de cash, (elle) a vendu des participations puis obtenu pour 15 milliards de dollars (12,7 milliards d’euros) de prêts de la Banque chinoise d'investissement (BCI), en échange d'une hausse de ses livraisons de brut à l'empire du Milieu», rapporte Le Point Afrique

Femmes angolaises à Luanda, capitale du pays, le 22 août 2017.  Femmes angolaises à Luanda, capitale du pays, le 22 août 2017.  © MARCO LONGARI / AFP


Reste qu’au-delà de ses difficultés conjoncturelles, l’Angola, malgré un sous-sol qui regorge de pétrole, se trouve être un «pays riche avec un peuple pauvre», avec un PIB par habitant de 3178 dollars (2700 euros). «En dépit de la construction de routes ou d’hôpitaux, sa croissance n’a que peu profité à la population», note La Libre Belgique.

La crise que le pays traverse montre l’ampleur de la mauvaise gouvernance. Et de la corruption. «54% de la population vit encore avec moins de deux dollars par jour. A l’opposé, une élite restreinte, composée de la famille (de l’ex-président) et de quelques autres proches, détient des fortunes», écrivait Le Monde en 2015. «L’Angola est l’archétype d’un Etat captif» («captured state», sous la coupe de quelques-uns), écrit l’ONG Transparency International. Cet Etat ne figure qu’au 164e rang (sur 178) du classement sur la «perception de la corruption» (Corruption Perceptions Index) établi par l’ONG pour 2016.

Dans ce contexte, «Joao Lourenço va sans doute devoir réorganiser les secteurs clés de l’économie», explique Ricardo Soares de Oliveira. Et l’universitaire de poursuivre: le nouveau chef de l’Etat «n’aura pas d’autre choix que de dépecer en douceur l’empire économique dos Santos s’il veut construire son propre pouvoir»

Par Laurent Ribadeau Dumas