Après la 1re greffe du cœur en 1967, le Pr Barnard ambassadeur de l’apartheid

Le professeur Christiaan Barnard, pionnier sud-africain de la greffe cardiaque, à l'hôpital  Groote Schuur du Cap le 6 janvier 1968.
Le professeur Christiaan Barnard, pionnier sud-africain de la greffe cardiaque, à l'hôpital  Groote Schuur du Cap le 6 janvier 1968. © AFP - DPA

Après la 1re greffe du cœur en 1967, le Pr Barnard ambassadeur de l’apartheid

Publié le 03/12/2017 à 9H37

Il y a tout juste un demi-siècle, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1967, le chirurgien sud-africain Christiaan Barnard, 45 ans, réalise pour la première fois une greffe du cœur sur un patient de 55 ans, Louis Washkansky, qui ne survivra que 18 jours à l’opération. Son exploit fit de lui un «ambassadeur» du régime de l’apartheid. Même si lui-même se définissait comme «antiraciste».


Christiaan Barnard a devancé ses confrères américains, eux-mêmes sur le point de réaliser la première greffe cardiaque sur un être humain. «Ce fut une avancée considérable, peut-être plus sociétale que médicale», racontait dans le New York Times l’un des pionniers de la greffe du cœur aux Etats-Unis, le Dr Norman E.Shumway, après la mort de son confrère (intervenue le 2 septembre 2001).

De fait, dans le monde entier, les médecins hésitaient, pour des raisons éthiques et juridiques, à franchir le pas de la transplantation cardiaque. Mais Christiaan Barnard a pu doubler les équipes américaines en raison d’une définition juridico-médicale différente des deux côtés de l’Atlantique.

Vidéo INA mise en ligne le 3 décembre 1997


La fin d’un tabou
De fait, en Afrique du Sud, un patient est considéré comme mort quand deux médecins expérimentés le déclarent comme tel. Aux Etats-Unis, en revanche, le cœur doit avoir effectivement cessé de battre. Ce qui réduit les chances de réussite d'une greffe. «Certains procureurs (américains) avaient menacé d’arrêter les chirurgiens prélevant les organes de personnes mortes cérébralement», rapporte le New York Times. Ces organes pouvant «encore être fonctionnels et “vivants”».

Le chirurgien de l’hôpital Groote Schuur du Cap a donc ainsi, en quelque sorte, brisé un tabou. Il aurait même apparemment pu intervenir plus tôt dans la mesure où un donneur compatible métis était disponible. Mais cette opération s'est avérée impossible dans le contexte de l'apartheid. Il aurait été inconcevable de «donner à un Blanc le cœur d'une personne de couleur. Le premier donneur devait absolument être un Blanc», a raconté à l’AFP Dene Friedmann, qui travaillait à l’époque comme infirmière dans l’équipe de Christiaan Barnard.

Selon une rumeur persistante, un Sud-Africain noir, Hamilton Naki, a participé à la première greffe mais s'est vu priver de toute reconnaissance par le gouvernement d'apartheid. «Il était très talentueux, mais il n'a jamais opéré de patient», rétorque Dene Friedmann. Et pour cause, poursuit-elle, «il n'a pas eu la chance de faire médecine» dans un système où les Noirs n’avaient aucun droit. Elle raconte avoir travaillé avec Hamilton Naki lors des très nombreuses expérimentations effectuées sur des chiens, en amont de la première greffe humaine.

John Vorster, pilier de l'apartheid, à Durban (Afrique du Sud) en 1971 John Vorster, pilier de l'apartheid, à Durban (Afrique du Sud) en 1971 © AFP


«Le meilleur ambassadeur» de l’apartheid
L’exploit de Christiaan Barnard, excellent orateur et très médiatique, fut largement exploité par le régime d’apartheid. «Enchanté d’avoir enfin de bonnes nouvelles», celui-ci en a fait son ambassadeur, rappelle Dene Friedmann. «Le meilleur ambassadeur que l’Afrique du Sud ait jamais eu», ira jusqu’à dire le président Balthasar John Vorster. Un dirigeant, considéré comme un  «symbole de granit» de l’apartheid, qui n’hésitait pas à expliquer: «Nulle part ailleurs que dans cette Afrique du Sud honnie, 4 millions (de Blancs) n’ont fait autant pour 18 millions (de Noirs)» (cité par le Washington Post).

Pourtant, même utilisé par la propagande de son gouvernement, le chirurgien condamnait, semble-t-il, le système d’exclusion de la population noire. Il «a ignoré nombre des barrières raciales mises en place dans le pays. Il a notamment autorisé des infirmières noires à s’occuper de patients blancs et pratiqué la transplantation du cœur d’une femme blanche sur un homme noir», rapporte le New York Times.

Mais cette relative tolérance avait ses limites, comme l’expliquait à la mort du chirurgien le journaliste de gauche Christoph Hitchens dans le Guardian. Une tolérance qu’il avait lui-même testée en 1970 lors d’une émission télévisée en Grande-Bretagne où les deux hommes s’étaient affrontés. A l’époque, une polémique occupait le devant de la scène à propos d’une campagne de boycott lancée à l’occasion de la tournée de l’équipe sud-africaine de cricket au Royaume-Uni, et pour laquelle militait Christoph Hitchens.

Au cours de l’émission, le médecin avait expliqué que «personne n’était plus antiraciste que lui mais que le sport était un élément de concorde internationale et ne devait pas être politisé». «Je me rappelle alors avoir pensé qu’il n’était rien d’autre qu’un individu faux et mielleux», écrit le journaliste. 

Christiaan Barnard reçu par le pape Paul VI au Vatican en 1967. Christiaan Barnard reçu par le pape Paul VI au Vatican en 1967. © AFP - Farabola - Leemage


«Antiraciste» mais pas trop
Une chose est sûre : même «antiraciste», Christiaan Barnard refusait que le pouvoir soit rendu à la majorité noire. Logiquement, dès l’instauration de la démocratie et la tenue d’élections libres (1994), il avait alors choisi de vivre ailleurs qu’en Afrique du Sud, notamment en Autriche. Il expliquait que «le climat de violence qui (règnait dans son pays lui faisait) peur pour (son) fils». Atteint de polyarthrite rhumatoïde, il avait dû arrêter d'opérer en 1983. Mais devenu, grâce à son exploit chirurgical, un adepte de la jet-set internationale, il faisait parler de lui en raison de sa vie sentimentale tumultueuse et de ses activités de marketing médical en faveur d’une crème anti-vieillesse. Produit dont «l’efficacité douteuse a terni sa réputation», constate le New York Times.

Pour autant, Nelson Mandela ne semble pas lui en avoir voulu. Le premier président de l’Afrique du Sud démocratique l’avait reçu à sa résidence en 1998. Et après la mort du chirurgien, il a rendu hommage à «l’un de ceux qui ont fait de grandes choses (dans notre pays)». Tout en ajoutant : il «a aussi très bien fait d’exprimer son opinion sur l’apartheid». Un jugement subtilement mitigé de la part de celui qui avait su mettre fin à ce système raciste. Et n’ignorait sans doute pas que le pionnier de la greffe du cœur n’était pas un parangon de vertu…

Par Laurent Ribadeau Dumas