Brexit: les retraités britanniques vivant en Espagne s'inquiètent

Retraités britanniques à Benálmadena (sud de l'Espagne), le 27 mars 2017.
Retraités britanniques à Benálmadena (sud de l'Espagne), le 27 mars 2017. © AFP - JORGE GUERRERO

Brexit: les retraités britanniques vivant en Espagne s'inquiètent

Mis à jour à 20h27, publié le 29/03/2017 à 16H28

300.000 citoyens britanniques, dont au moins un tiers a plus de 65 ans, sont inscrits dans les consulats du Royaume-Uni en Espagne. Le chiffre atteindrait un million si l’on considère ceux qui passent une partie de l’année dans ce pays. Ils sont nombreux à s’inquiéter de leur sort alors que la Première ministre Theresa May a officiellement lancé le processus du Brexit le 29 mars 2017.


Le 24 juin 2016, au lendemain du référendum par lequel le Royaume-Uni a décidé de quitter l'Union européenne, David Frost, un Britannique qui a pris sa retraite en Espagne, se rend à l'hôpital public de Malaga, sur la Costa del Sol (sud du pays), où les médecins diagnostiquent et le soignent pour une phlébite. Il ne payera quasiment rien des soins médicaux.

A présent, ce retraité de 74 ans, comme des milliers d'autres, craint de devoir retourner en Grande-Bretagne s'il perd l'accès au service de santé espagnol après le Brexit. «Je ne pourrais pas me permettre de vivre ici sans la Sécurité sociale», raconte-t-il. «Ici, c'est chez moi maintenant. Je veux mourir ici assis sur mon balcon face à ce paysage de montagnes, avec un verre de vin à la main. Pas dans une rue triste de Manchester sous un ciel gris.»

Que va-t-il se passer ?
En fait, aujourd’hui, personne ne sait ce qui va se passer avec le déclenchement du Brexit. «Les gens sont anxieux», observe une représentante de l’association Brexpats en Espagne, qui milite pour la défense des droits des Britanniques dans la péninsule ibérique.

Potentiellement, «des centaines de milliers de seniors britanniques vivant en Europe pourraient être forcés de retourner au Royaume-Uni», explique ainsi le Guardian. «Sauf si le gouvernement garantit que leurs frais de santé continueront à être remboursés par le NHS» (système de santé publique britannique) à l’Espagne. Mais aussi à des pays comme la France où vivent plus de 171.000 citoyens de Sa Majesté. En tout, 1,3 million de Britanniques vivraient sur le continent, dont 488.000 retraités.

Une retraitée britannique à La Cala de Mijas, près de Malaga (sud de l'Espagne), en novembre 2016. Une retraitée britannique à La Cala de Mijas, près de Malaga (sud de l'Espagne), en novembre 2016. © REUTERS - Jon Nazca


Les retraites vont-elles diminuer ?
A la crainte de perdre le remboursement des soins s'ajoute, pour beaucoup de retraités, celle de voir leur pension diminuer après le Brexit.

Actuellement, les pensions que les retraités touchent en Espagne ou dans n'importe quel pays de l'Union sont indexées sur l'inflation, comme en Grande-Bretagne. Mais l'avenir est incertain. Car ceux qui perçoivent aujourd'hui leur pension hors de l'UE, comme en Australie ou au Canada, ne bénéficient pas de cette indexation. Or les retraités en Espagne ont déjà souffert de la chute de la livre. Laquelle a perdu 15% de sa valeur par rapport à l'euro depuis le référendum de 2016.

«Pour certains, cela veut dire se priver de petits luxes comme aller au restaurant. Pour d'autres, cela implique de se passer de chauffage ou de réduire les aides à domicile», explique Kelly Hall, un professeur de politiques sociales à l'université de Birmingham, cité par l’AFP, qui a étudié la situation des retraités en Espagne.

La dépréciation de la livre a été particulièrement difficile pour ceux qui dépendent entièrement du régime de retraite de l'Etat, plafonné à 480 livres (555 euros actuellement) par mois, souligne l’universitaire.

Il n’empêche. Ces retraités sont parfois vus comme des privilégiés qui vivent au soleil loin de la pluvieuse Albion. «Il faut sortir de cette vision des choses selon laquelle ils passent tous du bon temps là-bas», faisait valoir en janvier 2017 le représentant de l’une de leurs associations, Sue Wilson (cité par le Guardian), devant une commission parlementaire. Certains ont fait le choix de prendre leur retraite «sous un climat plus chaud pour des raisons de santé». Et «beaucoup ont fait le choix de partir en Espagne en premier lieu parce que la vie y est moins chère mais aussi parce que les prix de l’immobilier y sont moins élevés.»

Et Mme Wilson de poursuivre: «Si toutes ces personnes étaient contraintes de rentrer, elles ne verraient pas seulement leur situation matérielle s’aggraver. Cette situation pèserait aussi sur les finances du NHS, et peut-être aussi sur le marché immobilier.»

Monnaie d’échange
Maintenant que le Brexit est lancé, comment la situation pourrait-elle évoluer pour ces retraités? Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, pense, lui, qu'un accord est possible entre Madrid et Londres pour maintenir les avantages des Britanniques en Espagne après la sortie de l'Union européenne.

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, le 29 mars 2017. L'un des chefs de file du Brexit au Royaume-Unis, un brin fantasque et parfois fâché avec la vérité... Le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, le 29 mars 2017. L'un des chefs de file du Brexit au Royaume-Unis, un brin fantasque et parfois fâché avec la vérité... © REUTERS- Stefan Wermuth


De fait, chaque partie a intérêt à un accord. Car si les résidents britanniques en Espagne sont une monnaie d’échange pour Madrid dans une négociation sur les droits sociaux, les 200.000 citoyens espagnols vivant au Royaume-Uni le sont tout autant pour Londres. «Il y a 3 millions de ressortissants de pays de l’UE vivant en Grande-Bretagne», rappelle The Telegraph.

Selon ce journal conservateur, les expatriés britanniques peuvent faire valoir le fait que pour la période 2014-2015, Londres «a payé 674 millions de livres (780 millions d’euros) aux autres pays de l’UE pour les soins prodigués à ses ressortissants sur le continent. Alors que, sur la même période, le Royaume-Uni n’a reçu que 49 millions de livres (56,6 millions d’euros) de la part des autres nations européennes pour les traitements médicaux reçus par leurs ressortissants au Royaume-Uni».

Le Telegraph, dans lequel a écrit Boris Johnson, fantasque chantre du Brexit un peu fâché avec la vérité, oublie un peu vite que ces derniers sont souvent des personnes jeunes ou dans la force de l’âge venus pour travailler dans un pays à la législation sociale plus souple qu’ailleurs. Conséquence: ils sont moins fréquemment malades que les retraités.

Par Laurent Ribadeau Dumas