Côte d'Ivoire: «Les "microbes" sont les enfants de la précarité et de l'oubli»

Le réalisateur Alex Ogou et le comédien Ali Cissé qui incarne Chaka, le personnage principal de la série «Invisibles» qui suit une bande organisée d'enfants que l'on surnomme les «microbes» dans la capitale économique ivoirienne, Abidjan.  
Le réalisateur Alex Ogou et le comédien Ali Cissé qui incarne Chaka, le personnage principal de la série «Invisibles» qui suit une bande organisée d'enfants que l'on surnomme les «microbes» dans la capitale économique ivoirienne, Abidjan.   © TSK Studios - «Invisibles»

Côte d'Ivoire: «Les "microbes" sont les enfants de la précarité et de l'oubli»

Mis à jour le 30/10/2018 à 11H07, publié le 29/10/2018 à 18H15

Une série sur les «microbes», ces bandes criminelles d'enfants qui sévissent à Abidjan (la capitale économique ivoirienne), débarque sur les écrans africains à compter du 29 octobre 2018. Créée par le cinéaste «ivoiro-français» Alex Ogou, «Invisibles» est repartie avec le prix de la meilleure fiction francophone étrangère au Festival de la fiction TV de La Rochelle. Entretien.


A 17 ans, Alex Ogou va encore au lycée quand il est repéré à Marseille pour jouer dans le film de Robert Guédiguian, «A la place du cœur» (1998)
L'adolescent devient comédien alors qu'il rêve plutôt de tenir une caméra. Cinéphile, il multiplie les ateliers de cinéma durant son cursus scolaire. Cependant, à l'université, il se tourne vers la sociologie et l'anthropologie. Il n'en délaisse pas pour autant sa passion pour le septième art. «Je suis un amoureux du cinéma et de toutes ces constituantes», explique Alex Ogou. Sa carrière de comédien et de réalisateur vont de pair. Avant «Invisibles», le cinéaste a réalisé une autre série, «Top Radio», pour la télévision publique ivoirienne (RTI). 


Comment est né votre intérêt pour les «microbes», ces bandes d'enfants qui terrorisent aujourd'hui les Abidjanais? 
J’ai tendance à penser que le sujet est venu à moi. Avant d’arriver à Abidjan (Alex Ogou vit en France et c’est en se rendant en 2015 dans la capitale ivoirienne qu’il a eu l'idée de ce projet audiovisuel), j’avais entendu parler du phénomène par des amis, sans compter les rumeurs sur le sujet qui vont bon train. Le déclic s’est produit en moi parce qu’on parle d’enfants criminels et que la réponse de nous autres, adultes, est de vouloir les tuer, les exterminer.

Je me suis documenté sur la question et j'ai passé beaucoup de temps à Abobo et à Yopoungon (quartiers populaires de la ville d'Abidjan). J'ai posé des questions et surtout rencontré des «microbes» qui sont aidés par des femmes formidables qui leur donnent, entre autres, à manger. Je me suis ainsi rapproché de ces gamins pour comprendre ce qu'ils vivaient. J'ai choisi d'en faire une série plutôt qu'un film pour avoir un temps de narration plus long, celui que j'estime nécessaire pour creuser le sujet.  

Qu'avez-vous appris sur ces enfants délinquants? 
Ces enfants sont issus des classes les plus défavorisées de la société dans leur grande majorité. Mais il y a aussi, parmi eux, des gamins qui appartiennent à des foyers stables et qui, la nuit tombée, rejoignent les rangs des microbes. Conclusion: que vous soyez riche ou pauvre, le regard ou le non-regard porté sur les enfants reste déterminant. Leur dénominateur commun est d'être des enfants délaissés, abandonnés par leurs parents ou livrés à eux-mêmes.  

Votre personnage principal, Chaka, devient un «microbe» parce que sa structure familiale explose. Le parti pris de votre série est de souligner que le problème est avant tout social... 
Les «microbes», comme on les appelle, sont les enfants de la précarité et de l'oubli. Ce sont ceux qu'on ne voit pas, qu'on ne regarde pas. Beaucoup d'enfants et de jeunes en Afrique n'ont qu'une option qui pourrait se résumer à ça: «Marche ou crève !». Or, un enfant doit vivre son enfance. Quand ils sont obligés de subvenir aux besoins de leurs parents et de leur famille, ils vivent ce que j'appelle une maturité indécente. 



Chaka (en tee-shirt rayé blanc et bleu), le personnage principal de la série «Invisibles», porté en triomphe par les membres de sa bande de «microbes» dans une scène de la fiction.  Chaka (en tee-shirt rayé blanc et bleu), le personnage principal de la série «Invisibles», porté en triomphe par les membres de sa bande de «microbes» dans une scène de la fiction.  © TSK Studios - «Invisibles»


Dans votre série télévision, il y a une division de la police qui est en charge des enquêtes impliquant des microbes. C'est une structure qui existe réellement? 
A ma connaissance, la brigade anti-microbes est fictive. Je tiens à souligner que je n'ai pas voulu orienter ma dramaturgie sur le travail de la police. Mon propos est ailleurs. S'appesantir sur le rôle de l'Etat ou de la police, c'est une façon de nous déresponsabiliser. Car j'aimerais, qu'au sortir de ces 10 épisodes, chacun de nous se demande ce qu'il fait et ce qu'il peut faire pour lutter contre ce phénomène qui est, encore une fois, social. 

Votre propos est social, donc politique...
J'ai fait des études de sociologie et d'anthropologie. J'ai commencé à faire du cinéma avec Robert Guédiguian (cinéaste français originaire de la ville de Marseille où a grandi Alex Ogou, NDLR) qui est un cinéaste engagé. A partir du moment où l'on s'intéresse à la vie de la cité, au vivre-ensemble, on fait nécessairement de la politique. 

Vos acteurs sont des enfants. Ce n'est pas facile de diriger des enfants. Comment s'est déroulé le tournage?
La plupart d'entre eux ne sont pas des acteurs professionnels. Nous les avons formés tout au long du processus. Deux mois avant le début du tournage, nous avons démarré des ateliers avec eux. La production avait loué une grande maison pour l'équipe afin de leur permettre de s'imprégner de cinéma, de l'ambiance d'un tournage qui s'est, in fine, avéré facile. Toute l'équipe a été épatée par le fait qu'ils rentrent aisément dans la peau de leurs différents personnages. Le bonheur qu'a été ce tournage nous a permis de prendre de la distance par rapport à la gravité du sujet et à la dureté des scènes de la série. Cette ambiance joyeuse a été salvatrice.  

Comment avez-vous géré les conséquences psychologiques de la violence de cette série sur vos jeunes comédiens? 
Malheureusement, pour ces enfants qui vivent dans l'Abidjan d'aujourd'hui et pour les Ivoiriens qui ont vécu la crise (crise post-électorale de 2011), la violence ne constitue plus une source de traumatismes parce qu'ils la connaissent.  Elle est partie prenante de notre quotidien à tous. 

Votre série a décroché le prix de la meilleure fiction francophone étrangère au Festival de la fiction TV de La Rochelle en septembre 2018. Une première pour la Côte d'Ivoire où vous êtes né. Qu’avez-vous ressenti?
La fierté de porter l’espérance. Avec ce trophée, «Invisibles» va peut-être ouvrir des portes à d’autres productions africaines.  


«Invisibles» (10 épisodes de 52 minutes), un série créée par Alex Ogou
A partir du 29 octobre 2018 sur Canal + Afrique


Par Falila Gbadamassi