Drames de la route: «des cercueils roulants» font des ravages au Cameroun

Un bus complètement déchiqueté sur l'axe Yaounde-Douala surnommé le «triangle de la mort». L'accident a fait 30 morts le 22 février 2011.
Un bus complètement déchiqueté sur l'axe Yaounde-Douala surnommé le «triangle de la mort». L'accident a fait 30 morts le 22 février 2011. © Photo AFP/Xinhua/Notimex

Drames de la route: «des cercueils roulants» font des ravages au Cameroun

Mis à jour le 14/02/2018 à 11H12, publié le 10/02/2018 à 10H29

Voici le témoignage glaçant d’un Camerounais qui assiste impuissant aux accidents meurtriers qui déciment ses compatriotes. Le blogueur Ecclésiaste Deudjui décrit à Géopolis Afrique un réseau routier dans un état désastreux qui accueille des épaves pour la plupart venues tout droit d’Europe. Avec des chauffeurs aux permis de conduire frauduleux mais qui n’ont rien à craindre.


Ecclésiaste Deudjui dresse un constat qui fait froid dans le dos. Les Camerounais ont tellement pris l’habitude de voir les drames de la route que cela ne dérange plus grand monde.

«Les images des cadavres déchiquetés à la télévision ne choquent plus les Camerounais. Cela est devenu un spectacle. Même les enfants les consultent sans problèmeCes images font du Buzz. Les gens se ruent sur les réseaux sociaux pour être les premiers à les annoncer. On a banalisé les accidents parce qu’on a banalisé la vie humaine», confie-t-il à Géopolis Afrique.

Rien qu’aux mois d’août et septembre 2017, il a dénombré 150 morts sur les routes du pays. Des accidents enregistrés tous les deux ou trois jours aux quatre coins du pays. En huit mois, ils s’élevaient à 4190 dont 179 mortels.
 

Le blogueur camerounais Ecclésiaste Deudjui vit à Douala, la capitale économique de son pays. Il se penche sur tous les sujets qui intéressent ses compatriotes. Le blogueur camerounais Ecclésiaste Deudjui vit à Douala, la capitale économique de son pays. Il se penche sur tous les sujets qui intéressent ses compatriotes. © Photo/Ecclésiaste Deudjui


Pourquoi cette hécatombe sur les routes camerounaises?
Ecclésiaste Deudjui dénonce un laxisme généralisé à l’origine de cette hécatombe qu’il attribue d’abord à un réseau routier devenu impraticable.

«Les routes sont dans un état lamentable. Elles sont trop étroites, avec des nids de poule, des creux à certains endroits. Dans la région de l’Ouest notamment, où les routes serpentent dans les montagnes. La route monte, elle redescend, il y a des virages, il y a des ravins, il y a des bifurcations et pas de panneaux pour prévenir les automobilistes. Les gens se débrouillent. En janvier dernier, un bus s’est retrouvé dans un ravin. L’accident a fait une vingtaine de morts», se souvient-t-il.

Puis il décrit à Géopolis l’état désastreux dans lequel se trouve le parc automobile du pays. Des épaves qu’il qualifie de cercueils roulants.

«Ces véhicules sont à l’origine de nombreux accidents. Non seulement ils sont trop vieux, mais aussi leurs propriétaires ne les entretiennent pas. En général, ces voitures viennent d’Europe et sont vite revendues à des gens qui en sont friands. Ici, une voiture qui vient d’Europe est considérée comme très fiable, même si elle a déjà roulé plus de trente ans.»
 
Des véhicules qui se dégradent rapidement faute d’entretien et de contrôle technique. On roule donc, sans rétroviseur, sans clignotants, avec des pièces qui peuvent lâcher à tout moment.

«Le Camerounais ira chez un garagiste lorsque la voiture ne se déplacera plus. Même si l’embrayage ne répond plus mais qu’il parvient à jongler à sa manière, il n’aura pas besoin d’aller chez le garagiste. Et lorsqu’il n’a plus le choix, il ira faire bricoler son véhicule par son mécanicien du dimanche qui ne lui coûte pas grand-chose», témoigne Ecclésiaste Deudjui.

Des permis de conduire frauduleux à la pelle
Et s'il explique ces pratiques par la pauvreté de ses compatriotes, il ne comprend pas le laxisme complice de ceux qui sont chargés de délivrer les permis de conduire à ces chauffeurs qui provoquent des bains de sang.

«J’en ai fait le constat lorsque je passais mon permis de conduire. Les candidats devaient préciser s’ils désiraient apprendre la conduite sur toutes les étapes ou obtenir simplement le permis de conduire. Dans ce dernier cas, un montant est exigé du candidat pour constituer le dossier. Mais ce dernier ne passera aucun examen pour obtenir son permis. Le moniteur de l’auto-école arrangera tout ça avec les examinateurs qui perçoivent aussi leurs petits billets», révèle-t-il.

Et tous ces détenteurs de permis frauduleux valides pendant dix ans se retrouvent au volant de cercueils roulants pour semer la mort sur les routes du pays. Quelques billets de banque leur suffisent pour franchir les contrôles routiers de la police et de la gendarmerie.

Des véhicules surchargés et des passagers irresponsables
Ecclésiaste Deudjui se dit consterné par le comportement irresponsable de certains Camerounais qu’il côtoie à bord de ces véhicules surchargés.

«Vous serez surpris de constater que dans ces cercueils roulants sur nos routes, ce sont les passagers qui encouragent les chauffeurs à aller plus vite. Le chauffeur est déjà à 110 ou 130 km/heure et les gens, plutôt que d’être inquiets, lui demandent d’accélérer. Certains passagers n’hésitent pas à le distraire en blaguant sur tout et n’importe quoi. C’est surréaliste.»

Pour limiter les dégâts, il appelle les autorités à mettre fin au laxisme qui ronge le secteur de la sécurité routière. Il faudrait, dit-il, contrôler rigoureusement l’état des véhicules, instaurer un permis à points et retirer leur permis aux récalcitrants. Sans oublier de renforcer le contrôle des examens d’obtention du permis de conduire. L’autre priorité, conclut-il, c’est l’entretien régulier et le développement du réseau routier du pays.

Par Martin Mateso