Egypte: Doria Shafik, la féministe des années 50 qui a obtenu le droit de vote

Doria Shafik, philosophe, poète et éditrice égyptienne.
Doria Shafik, philosophe, poète et éditrice égyptienne. © AFP

Egypte: Doria Shafik, la féministe des années 50 qui a obtenu le droit de vote

Publié le 15/07/2018 à 12H44

Doria Shafik est l’une des icônes féministes arabes. Dès les années 40, l’activiste et philosophe égyptienne s’est engagée en faveur de la libération des femmes. Elle a notamment revendiqué et obtenu le droit de vote pour les Egyptiennes.


En février 1951, un cortège de 1500 femmes prend d'assaut le Parlement égyptien pour réclamer des réformes et plus de droits. La liste est longue: égalité des salaires, représentation politique, droit de vote…

Cette action préparée en catimini est menée par une certaine Doria Shafik, fondatrice du magazine féministe Bint al Nil (la Fille du Nil).
«Les femmes ne doivent pas être présentes seulement lorsque les lois qui les concernent sont légiférées; elles doivent être impliqués dans leur écriture», disait-elle.

Cinq ans plus tard, en 1956, les Egyptiennes obtiennent le droit de vote.
 
Une éducation française
Née le 14 décembre 1908 à Tanta, en Haute Egypte, la petite Doria suit ses études dans une école de la Mission laïque française. Brillante élève, elle décroche à 16 ans son baccalauréat puis obtient une bourse pour ses études supérieures. A 19 ans, l’âge où toutes les filles de sa génération attendent sagement «un bon parti», la jeune fille choisit de partir à Paris étudier la philosophie à la Sorbonne. A cette époque, elle est inspirée et soutenue par Hoda Chaaraoui, une pionnière du mouvement féministe égyptien et arabe

La féministe égyptienne Doria Shafik   La féministe égyptienne Doria Shafik   © AFP

 
Une femme «trop moderne»
Son doctorat de philosophie en poche, Doria rentre au pays en espérant donner des cours à l'Université du Caire. Mais elle est jugée «trop moderne» et le poste lui est refusé, comme le raconte Cynthia Nelson dans son livre Doria Shafik, Egyptian feminist. A Woman Apart (Doria Shafik, une féministe égyptienne, une femme pas comme les autres).

Très engagée en faveur des droits des femmes, Doria Shafik se lance dans le journalisme et dirige plusieurs publications prônant l'égalité des droits, comme le magazine français La Femme Nouvelle. «L'Egypte restera une société non démocratique tant que les femmes seront privées de leurs pleins droits politiques», écrivait-elle à la fin des années 40, rapporte sa biographe Cynthia Nelson.
 
La désillusion
Féministe convaincue, Doria Shafik a lutté toute sa vie durant contre une société conservatrice et patriarcale. Revendications, pétitions, manifestations, grèves de la faim...
Elle ne reculait devant rien pour défendre l’émancipation des Egyptiennes. Mais la nouvelle République issue de la révolution de 1952 n’a pas pris le chemin de la liberté rêvée. Elle s’indigne et écrit: «Vers quel abîme se dirige mon pays?»
 

La féministe Doria Shafik lors d'un entretien avec le commandant en chef de l'armée, le général Mohammed Naguib, en août 1952.  La féministe Doria Shafik lors d'un entretien avec le commandant en chef de l'armée, le général Mohammed Naguib, en août 1952.  © AFP


Une fin tragique
Avec la nouvelle Constitution de 1956, les femmes ont certes obtenu le droit de vote, mais toutes les autres revendications ont été ignorées ou rejetées par Nasser, souligne le site dédié à Doria Shafik. En 1957, la militante féministe est assignée à résidence pour avoir protesté contre le régime. La philosophe, poète et éditrice est bannie et ses publications sont interdites.

Après un isolement intenable, Doria Shafik met fin à ses jours en 1975 en se jetant d'un balcon. Elle avait 67 ans.

L’une de ses deux filles, Jehane, se souvient d’une mère aimante, battante et impressionnante. «Un jour, je me suis réveillé et j'ai vu maman habillée. Je lui ai demandé où elle allait et elle a répondu: peut-être un jour tu comprendras, mais je vais essayer de sauver l'Egypte d'une dictature».

Par Eléonore Abou Ez