Espagne: accusations de viols et harcèlement sexuel des saisonnières marocaines

Quelque 17.000 saisonnières marocaines viennent cueillir les fraises en Espagne chaque année. Elles travaillent souvent dans des conditions très difficiles. 
Quelque 17.000 saisonnières marocaines viennent cueillir les fraises en Espagne chaque année. Elles travaillent souvent dans des conditions très difficiles.  © ABDELHAK SENNA / AFP

Espagne: accusations de viols et harcèlement sexuel des saisonnières marocaines

Publié le 29/06/2018 à 15H09

Pas chère et corvéable à merci… La main d’œuvre immigrée marocaine, essentiellement féminine, semble être une bonne affaire pour certaines entreprises agricoles espagnoles. Au point que des plaintes ont été déposées et que certaines travailleuses venues du Maroc pour la cueillette des fraises ont lancé un «J’accuse». Plus de 15.000 saisonnières marocaines travaillent en Espagne.


Des accusations de viols contre ces travailleuses recrutées dans les plantations de fruits rouges, surtout les fraises, circulent. «Une douzaine de saisonnières marocaines ont témoigné sur les viols et/ou agressions sexuelles subies dans des exploitations de fraises et de tomates de la région. Ce qui a amené un quotidien local El Espanol à faire grand cas, dans un reportage, sur les conditions de travail des Marocaines dans les champs de fraises espagnoles», rapporte le site marocain perspectivesmed

Cinq ont porté plainte et cinq autres assurent vouloir le faire. Elles sont réfugiées dans une maison de la province voisine de Malaga, où elles sont invitées à séjourner par le Syndicat andalou des travailleurs (SAT) qui les soutient. 
 
«75 centimes d'euro la cagette de 5 kilos»
Ces femmes de 23 à 35 ans viennent du Maroc, d'Errachidia, de Bouarfa, Berkane, Guercif ou Chefchaouen. Elles viennent par besoin d'argent. Selon les témoignages recueillis par l'AFP, l'une invoque «la pauvreté» qui l'a poussée à partir cueillir les fraises, un mois après avoir accouché de son dernier-né. Une autre, enceinte de cinq mois à son arrivée fin avril, espérait «payer une opération» à son fils avec l'argent gagné. Toutes font partie des 16.000 Marocaines venues cueillir les fruits rouges avec un contrat signé au Maroc. 

Les accusations de violences sexuelles témoignent de la fragilité de ces femmes soumises à des difficiles conditions de vie et de travail. Ces travailleuses migrantes qui ramassent les fruits espagnols pour toute l'Europe décrivent en effet des conditions sociales très dures. «Ce qu'il y a dans le contrat et la réalité, ça n'a rien à voir», soutient anonymement Layla, 31 ans (les prénoms ont été modifiés). La plus âgée, Adiba, 35 ans, explique que «le travail était très dur à cause du rythme». Elle précise que «le contrat prévoyait six heures et demie de travail par jour, payées 39 à 40 euros, avec un jour de repos par semaine». Selon les témoignages, dans les faits, les travailleuses étaient payées à la tâche «75 centimes d'euro la cagette de 5 kilos».

«Ils nous font chanter si nous ne nous abandonnons pas à leurs désirs sexuels»
«Tu devais cueillir les fraises très, très vite, sinon ils te sanctionnaient en te privant de travail plusieurs jours», précise l'une d'entre-elles, regrettant de n'avoir travaillé «que 23 jours», après s'être endettée pour payer passeport, visa et démarches pour décrocher le contrat de trois mois. La fourniture d'un logement gratuit était prévue «mais on dormait à six dans un des préfabriqués» très rudimentaires, installés près des serres, dit Adiba, et «on nous retirait trois euros par jour» pour cela. En 2017, un rapport estimait que 30% des logements ne correspondaient pas aux normes minimales d'habilité.

A ces conditions de travail difficiles, s'ajoutent désormais les accusations de violences sexuelles, prises au sérieux par les autorités puisqu'une personne a été arrêtée. Les témoignages de l'AFP se font plus durs: Charifa, 23 ans, éclate soudain en sanglots quand elle dit: «Personne ne nous défendait en tant que femmes», en assurant que le chef «proposait 50 euros pour des relations» (sexuelles).
 
Le silence se fait quand Fadila, 29 ans, raconte le jour où elle a cru pouvoir accepter que «le chef» la transporte en voiture: «J'ai dû lutter avec lui sur le siège avant, il m'a étreinte et embrassée de force, m'a touché les seins et...», dit-elle, sans poursuivre.
Alors que les victimes d'abus sexuels peuvent être l'objet d'ostracisme au Maroc, une femme divorcée murmure, très angoissée: «Je peux tout oublier, tout surmonter, mais pas que mon mari me reprenne la garde des enfants.» «Nous voulons la justice, que les autorités du Maroc n'envoient plus de femmes ici dans ces conditions, et pouvoir rentrer la tête haute», conclut Houda, 33 ans. Dans El Espanol, une travailleuse marocaine précise: «Ils nous font chanter en nous enlevant notre travail si nous ne nous abandonnons pas à leurs désirs sexuels».


	Des femmes se présentent avec leurs papiers d'identité à Mohammedia, au Maroc, pour obtenir un contrat de travail avec le ministère espagnol de l'agriculture pour récolter des fraises en Andalousie (janvier 2007).
Des femmes se présentent avec leurs papiers d'identité à Mohammedia, au Maroc, pour obtenir un contrat de travail avec le ministère espagnol de l'agriculture pour récolter des fraises en Andalousie (janvier 2007). © Rafael Marchante/REUTERS


Une véritable «migration de survie»
La situation de ces travailleuses met en lumière les accords entre le Maroc et l'Espagne. «Tout a commencé à la fin des années 2000 lorsque l’Espagne et le Maroc, à travers une idée qui peut sembler originale, ont décidé de mettre en place un échange économico-migratoire. C’est ce qu’ils ont appelé la migration circulaire. Il s’agit d’un programme dit "éthique", qui devait satisfaire les deux pays: répondre à un besoin de main d’œuvre ponctuel en Espagne tout en luttant contre l’immigration clandestine, et en apportant des devises pour le Maroc», rapporte un blog de Médiapart. Ces accords comportent des clauses destinées à éviter que ces travailleurs restent en Espagne. «Il y a plusieurs conditions préalables à l'engagement de ces femmes: être originaires d'un milieu rural, avoir une expérience dans l' agriculture, être mariée (avec lettre d'autorisation du mari), divorcée ou veuve et être en mesure de le justifier, et surtout avoir au moins un enfant jeune. Ces conditions leur permettent d'être liées à leur pays, tout cela pour garantir qu'elles retournent chez elles», confirme le grand quotidien espagnol El Pais.
 
Au Maroc, les réactions restent discrètes à en croire le site Yabiladi. Alors qu'en «Espagne, les langues se sont déliées, au Maroc et après plusieurs semaines de déni, le ministre marocain du Travail et de l’insertion professionnelle, Mohamed Yatim, a finalement confirmé qu’"entre 10 et 12 ouvrières marocaines ont été victimes de tentative de harcèlement". Cependant, il déclare qu’il ne s’agirait que de "cas très isolés", préférant ne pas parler d’"agressions sexuelles" présumées.» 

Interview de la chercheuse Chadia Arab qui a réalisé une enquête sur "les Dames de Fraises", nom de son livre sur la situation de ces Marocaines qui travaillent en Espagne. 


Il faut dire que tout le système fonctionne sur le silence de ces femmes. «Pour les dames de fraises, plus qu’une migration circulaire, il s’agit d’une véritable "migration de survie", pour reprendre la formule de Saskia Sassen. Et pour revenir l’année suivante, elles doivent travailler de manière la plus consciencieuse, docile et soumise possible tout en restant silencieuses. Taire leur condition de travail, taire leurs revendications syndicales, taire leur douleur de la séparation avec leurs enfants, et taire aussi et surtout les abus sexuels dont certaines ont été victimes», écrit l'auteure du blog Chadia Arab. 

En Andalousie, les accusés se défendent de toute agression sexuelle et accusent le syndicat SAT d'avoir manipulé ces femmes pour des raisons politiques en leur «promettant des papiers» en échange de «mensonges».

Par Pierre Magnan