«Et hop... plus haut que Carrero !»: un slogan à ne plus utiliser en Espagne!

L'attentat contre le premier ministre de Franco, l'amiral Carrero Blanco, le 20 décembre 1973, a laissé un impressionnant cratère. La bombe avait été posée sous la chaussée au moyen d'un tunnel creusé à partir d'un immeuble adjacent. 
L'attentat contre le premier ministre de Franco, l'amiral Carrero Blanco, le 20 décembre 1973, a laissé un impressionnant cratère. La bombe avait été posée sous la chaussée au moyen d'un tunnel creusé à partir d'un immeuble adjacent.  © EUROPA PRESS / AFP

«Et hop... plus haut que Carrero !»: un slogan à ne plus utiliser en Espagne!

Mis à jour le 20/04/2017 à 17H14, publié le 20/04/2017 à 16H20

Plaisanter sur l'assassinat, en 1973, d'un dignitaire du franquisme, Carrero Blanco, successeur désigné du dictateur, ne fait pas sourire la justice espagnole. Elle a en effet condamné à un an de prison une jeune Espagnole qui avait tweeté de façon ironique sur ce fait historique revendiqué alors par l'ETA. Cassandra Vera, 21 ans, n'ira pas en prison mais sa condamnation créé la polémique.

Cassandra Vera, 21 ans, ne s'attendait sûrement pas à être condamée pour avoir plaisanté sur la mort d'un proche du dictateur Franco, son Premier ministre, l'amiral Carrero Blanco, tué dans un attentat spectaculaire en décembre 1973 (la dictature était toujours en place) revendiqué par l'ETA, mouvement alors en pointe contre le franquisme.

L'étudiante a été condamnée pour 13 tweets, aujourd'hui effacés, ironisant sur le «voyage spatial» de l'amiral dont la voiture avait été projetée en l'air par l'explosion. Il faut dire que l'attentat avait été particulièrement bien réussi. L'ETA avait placé une très grosse charge explosive sous la chaussée où passait tous les jours la voiture du dignitaire. Quand la bombe explosa, la voiture, une énorme Dodge, fit un vol de plus de 20 mètres de haut... 

Polémique en Espagne
La condamnation de l'étudiante a créé la polémique dans le pays et comme le titre le journal britannique The Guardian, le jugement met «la liberté d'expression sous les projecteurs en Espagne». En effet, la décision de l'Audience nationale, cour qui traite souvent des affaires de terrorisme, n'est pas une première. «L'affaire vient deux mois après que la Cour suprême d'Espagne a condamné César Strawberry, chanteur du groupe Def Con Dos, à un an de prison pour avoir lancé des blagues sur l'ETA et offert au roi «une bombe-gâteau» pour son anniversaire», précise le quotidien. 

le 20h du 22 décembre 1973


A l'époque, en Espagne, le terrorisme avait un sens différent de celui qu'il peut avoir aujourd'hui dans les démocraties représentatives. Il faut remonter en effet à l'atmosphère de l'époque. Franco était au pouvoir depuis 1939 après avoir liquidé la République dans le sang. L'attentat est alors revendiqué par l''ETA en ces termes : «Luis Carrero Blanco (...) était la clé de voûte du système franquiste, le garant de sa continuité et de sa stabilité ; il est certain qu’avec sa disparition, les tensions qui opposaient entre elles les différentes tendances associées au régime fasciste du général Franco (...) vont s’accentuer de manière dangereuse pour le pouvoir».

L'explosion réussie avait eu un grand retentissement en Europe. Au point que pour tous les manifestants de gauche ou d'extrême gauche de l'époque, l'attentat devint la source d'un slogan très populaire dans les années 70. «Et hop (mettre le nom de la personne conspuée)... plus haut que Carrero...».

Vu le contexte historique, toujours sensible, pas étonnant qu'en Espagne le jugement ait fait polémique. 

 
Même la petite-fille de la victime de l'époque, Lucia, a assuré avoir «peur d'une société dans laquelle la liberté d'expression, aussi lamentable soit-elle, peut vous valoir des peines de prison». Luis Conde, historien de la bande dessinée en Espagne, s'inquiète : «Je me souviens d'une chanson qui disait 'Et Carrero s'envola...' et on était encore sous Franco ! Et maintenant, on ne peut plus le dire ?».

La justice espagnole a estimé que Cassandra Vera s'était distanciée «de la fine ironie et de la saine ambiance humoristique», et du coup elle «humilie les victimes du terrorisme»...La période de l'attentat, le contexte franquiste, la personnalité de la victime ne semblent pas avoir joué sur la cour. Celle-ci semble être toute entière dans sa lutte contre tout ce qui pourrait ressembler à un soutien au mouvement basque ETA. «Depuis que le groupe terroriste a renoncé à la lutte armée, en 2011, le nombre de condamnations a crû : cinq en 2012, six en 2013, dix en 2014 et dix-neuf en 2015 et trente en 2016. La tendance n’est pas paradoxale. L’augmentation est due à la fois à la démocratisation des réseaux sociaux et à une surveillance accrue de tout ce qui s’y écrit», note Le Monde.

Si Consuelo Ordoñez, présidente du collectif de victimes du terrorisme (Covite), défend le jugement, une partie de la société espagnole a manifesté son soutien à la condamnée dans un pays où la violence des périodes passées, et notamment du franquisme, continue à travailler la société. 


Dans un contexte où les affaires politico-judiciaires agitent l'actualité, les partis politiques de gauche ont condamné ce jugement. La gauche de la gauche (Izquierda Unida) et Podemos ont condamné le jugement et ont demandé le retrait de la loi sur l'apologie du terrorisme (qui date de 1995) tandis que le PS a parlé de décision «discutable». Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, a d'ailleurs accompagné la jeune femme au procès. A droite, on a affirmé que l'on ne commentait pas les décisions de justice. Twitter s'est bien sûr emparé de cette histoire et les caricatures sur l'envol de Carrero Blanco se sont multipliées.


En attendant, la jeune étudiante voit son avenir compromis. Elle n'ira pas en prison malgré sa condamnation à un an de prison mais elle purgera ses  7 ans de privation de droits civiques et son casier judiciaire va peser sur ses  projets professionnels (pas de bourse d'études...).

Par Pierre Magnan