Gabon: la filière bois entre industrialisation, trafic et corruption

La forêt équatoriale à Ndjolé (nord-ouest du Gabon), traversée par la rivière Ogooe. Photo prise le 14 janvier 2017.
La forêt équatoriale à Ndjolé (nord-ouest du Gabon), traversée par la rivière Ogooe. Photo prise le 14 janvier 2017. © ISSOUF SANOGO / AFP

Gabon: la filière bois entre industrialisation, trafic et corruption

Publié le 22/06/2018 à 13H43

Un salon international de la filière bois en Afrique centrale, le Gabon WoodShow, a débuté le 20 juin 2018 à Libreville en présence du président Ali Bongo Ondimba. Connu pour sa biodiversité, le Gabon est recouvert à 85% par des forêts dont l’exploitation est la seconde ressource économique du pays. Une ressource qui excite bien des convoitises…


Lors de l'ouverture du Gabon Wood Show, le président Bongo a estimé que la filière bois, seconde ressource du pays, devrait passer d'un «modèle de rente à un modèle productif». Et industriel.

En Afrique, le Gabon a été l'un des précurseurs pour interdire l'exportation de grumes, mesure prise en 2010 pour favoriser l'industrialisation des produits sur place. Résultat: «Le nombre d’emplois dans l’industrie du bois a doublé, le nombre d’entreprises de transformation a augmenté», estimait en mars 2017 la représentante de la Banque mondiale à Libreville, citée par le site lenouveaugabon.com.

Le Gabon est recouvert à environ 85% de forêts et exporte une soixantaine d'essences vers l'Asie, l'Europe et le Moyen-Orient. Les demandes à l'export sont en augmentation et les acteurs asiatiques de plus en plus nombreux, selon les observateurs. Les Chinois étant les principaux acheteurs. Le marché local n’absorbe quant à lui qu’entre 5% et 10% de la production, selon l'Agence d'exécution des activités de la filière forêt-bois (AEAFFB). Essences les plus demandées: le kevazingo et le bubinga. Considéré par certains comme un bois sacré, le premier peut rapporter jusqu’à 2 millions de FCFA le mètre cube (environ 3050 euros).

«Aujourd'hui, notre principal problème reste l'état des routes; cela représente un tiers du coût du mètre cube à l'arrivée», explique-t-on chez Rougier Gabon. Le groupe Rougier, présent dans le pays depuis 1953, a déposé son bilan, a-t-on appris en mars.

Exploitation de la forêt au Gabon  (23 avril 2007) Exploitation de la forêt au Gabon  (23 avril 2007) © AFP - Biosphoto / Michel Gunther


Quel «développement durable»?
A côté de l’industrialisation, la préservation de l'environnement est un autre argument mis en avant par Ali Bongo pour le développement de la filière bois. Selon la Banque Mondiale, «l’interdiction d’exportation des grumes a permis d’éviter des émissions de gaz à effet de serre de l’ordre de 69 millions de tonnes de CO2 équivalent».

«Progressivement, il existe une prise de conscience sur la gestion durable des forêts, même du côté des Asiatiques», estime l'Agence des parcs nationaux du Gabon. Une «prise de conscience» qui paraît cependant assez lente…

Au Gabon, seules trois entreprises sur plus de 150 opérateurs appliquent le label Forest Stewardship Council (FSC) qui encourage une exploitation durable des forêts tropicales. Alors que dans tout le bassin du Congo, 14% des concessions sont certifiées FSC. Il faut dire que si la certification est indispensable pour les marchés les plus écologiques, notamment d’Europe du Nord, les Asiatiques, les plus gros consommateurs du bois dans la région, ne semblent guère intéressés par la démarche… Le label FSC est par ailleurs parfois critiqué. Pour Greenpeace, il est «pour l’instant inefficace en Afrique», dans la mesure où il n’empêcherait pas la déforestation des «paysages forestiers intacts».

Trafics et corruption
Dans le même temps, il est important de «renforcer la surveillance et les sanctions» pour lutter contre la corruption et les trafics illégaux qui persistent, explique l’Agence des parcs nationaux. «Le gouvernement tente de réglementer l’exploitation de ce bois», constate la BBC. Problème: «certains villageois», de connivence avec des exploitants forestiers venus notamment de Chine et du Liban, mais aussi d’Europe et d’Indonésie, «entretiennent des réseaux de trafiquants».

Vue aérienne de la province de l'Ogooué-Maritime (ouest du Gabon). Photo prise le 3 août 2014. Vue aérienne de la province de l'Ogooué-Maritime (ouest du Gabon). Photo prise le 3 août 2014. © AFP - RIEGER BERTRAND / HEMIS.FR / HEMIS


Les trafics se pratiqueraient sur une grande échelle. Notamment depuis quelques années «avec une nouvelle vague d’opérateurs venus particulièrement d’Asie», note l’ONG Brainforest dans un rapport publié en 2017. Ceux-ci «encouragent (…) la corruption dans ce secteur». Le phénomène, très lucratif, cause «ainsi un manque à gagner pour les finances publiques et un risque accru de la généralisation de l’exploitation illégale», poursuit le rapport.

«Une véritable organisation mafieuse»
Les trafics toucheraient particulièrement le kevazingo. Dans le nord du Gabon, où se concentre la majorité de ce bois, s’est développée «une véritable organisation mafieuse», selon Luc Mathot, représentant de l’ONG belge Conservation Justice, cité par Jeune Afrique.

Jusqu’il y a peu, les autorités gabonaises sévissaient assez peu contre ces trafiquants. Mais les temps sont peut-être en train de changer. Ainsi, en novembre 2015, une trentaine de personnes, dont cinq Chinois, ont été interpellées dans le nord-est. «Le Gabon est sans doute le premier pays (de la région) qui frappe fort», note Luc Mathot.

En mai 2017, 11 autres personnes, dont sept Chinois, ont été arrêtées pour exploitation illégale de bois et transport d’ivoire par le Contrôle gabonais d’aménagement forestier (CAF) dans la province de l'Ogooué-Ivindo (Est). Le CAF a évoqué «des milliers de mètres cubes de bois détournés» et «des milliards de francs CFA perdus. L’affaire «souligne le désordre qui existe dans le secteur forestier et les complicités qui y règnent», observe Luc Mathot, dont l’ONG a soutenu l’opération. Les autorités gabonaises ont encore du pain sur la planche…

Par Laurent Ribadeau Dumas