La stratégie contrariée des Emirats arabes unis dans la Corne de l’Afrique

Vue du port de Doraleh à Djibouti géré par la Dubaï Port World (DP World)
Vue du port de Doraleh à Djibouti géré par la Dubaï Port World (DP World) © CARL DE SOUZA / AFP

La stratégie contrariée des Emirats arabes unis dans la Corne de l’Afrique

Mis à jour à 9h45, publié le 09/06/2018 à 9H12

Pour sortir de leur face-à-face avec l’Iran dans le Golfe, les Emirats arabes unis construisent ports et bases militaires dans la Corne de l’Afrique. Grâce à leur manne pétrolière et gazière, Abu Dhabi finance une politique d’influence sur les côtes africaines en misant sur les pays fragiles: Erythrée, Somaliland, Djibouti. Mais ils se heurtent à de puissants rivaux chinois et turc.


Engagés au côté de l'Arabie Saoudite dans une guerre sanglante au Yémen contre la minorité houthie soutenue par l’Iran, les Emirats ont pris possession d’un petit port abandonné, face aux côtes yémenites, à l’extrémité Sud de l’Erythrée.

L’armée émiratie a modernisé Assab, une ancienne base militaire délaissée par l’armée soviétique à la fin de la Guerre froide. Située en plein désert, Assab se trouve au milieu de nulle part, à 500 km au sud de la capitale érythréenne Asmara, idéalement située face à la ville yéménite d’Aden.

Base militaire en Erythrée
Selon le site spécialisé Jane’s 360, cité par le journal Le Monde du 4 juin «cette base émiratie abrite des Mirage 2000, des hélicoptères et des avions de transport pour les blindés émiratis… une base arrière pour la guerre au Yémen. Une partie des combattants, sont également entraînés à Assab», selon un accord signé avec l’Erythrée. Lequel s’accompagne, selon les experts de l’ONU, d’un «transfert de matériel ­militaire vers l’Erythrée et d’une assistance militaire, en violation de l’embargo sur les armes imposé depuis 2009 à ce pays, l’une des pires dictatures au monde.»

Carte du Golfe persique et du golfe d'Aden.
Carte du Golfe persique et du golfe d'Aden.


La multinationale portuaire Dubaï Port World (DP World), bras économique de la diplomatie maritime des Emirats, envisage également de développer à Assab des infrastructures portuaires. «On ne connaît pas la durée exacte du bail, ni le loyer versé par les EAU à l’Erythrée, mais l’argent versé pourrait permettre au dictateur érythréen Issayas Afeworki de perdurer», affirme Louis Imbert dans Le Monde.

Ejecté de Djibouti
Les Emirats ont en revanche dû quitter Djibouti, contraints et forcés. DP World y ­développait depuis 2006, à 250 km à l’ouest de Berbera, le port commercial de Doraleh, débouché maritime de l’Ethiopie voisine. DP Word avait obtenu une concession pour 30 ans, en mettant 400 millions de dollars sur la table. DP World avait pris un tiers du capital de la société créée, le reste allant à l’autorité portuaire djiboutienne.

DP World affirme avoir traité 900.000 conteneurs en une année. La gestion d’un second terminal, de taille équivalente, était même prévue dans le contrat de mariage. Mais tout se grippe en 2015. DP World est accusé d’avoir versé plusieurs millions de dollars de commissions occultes à Abdourahman Boreh, président de l’Autorité des ports et zones franches de 2003 à 2008. L’homme est en fuite et trouve refuge à Dubaï qui refuse de l’extrader. Les autorités djiboutiennes demandent alors la résiliation du contrat devant le tribunal arbitral de Londres, mais  sont déboutées en février 2017. C’est donc par la force, et grâce à une loi ad hoc votée par le Parlement, que Djibouti expulse DP World au nom de la souveraineté du pays.

Djibouti a saisi le matériel et réquisitionné les personnels afin de poursuivre l’activité portuaire. Djibouti peut, pour cela, s’appuyer sur le savoir-faire d’un autre associé, le chinois CMHI.

Entré en associé minoritaire en 2010, le groupe chinois CMHI a récupéré la mise. Est-ce à dire que le président djiboutien Ismaël Omar Guelleh lui a fait de la place? Il est clair que la Chine est de plus en plus présente dans la Corne de l’Afrique. Pékin possède déjà une base navale à Djibouti et a construit la ligne ferroviaire qui mène à Addis-Abeba. Un investisseur très puissant devenu incontournable dans la région.

Inauguration de la base navale chinoise de Djibouti en août 2017. Inauguration de la base navale chinoise de Djibouti en août 2017. © AFP


Somaliland et Puntland
Les Emiratis tentent alors de rebondir sur les côtes somaliennes, mais se heurtent au gouvernement somalien, soutenu par la Turquie et le Qatar. «Deux ennemis jurés des Emirats, en raison de leur soutien à l’Islam polique», explique Louis Imbert. Abu Dhabi s’est donc replié sur le Puntland et le Somaliland, des micro-Etats indépendants mais non reconnus par l’ONU. Les Emirats leurs offrent financements et protection en échange de son implantation militaire et commerciale.

DP World a obtenu en 2016 la gestion du port commercial de Berbera, dans la région séparatiste du Somaliland, indépendante depuis 1991. Le groupe émirati l’avait emporté pour trente ans, face au français Bolloré. Ce contrat a été doublé, en février 2017, d’une concession sur une base militaire voisine.

L'accord stipule la division de ce port très stratégique entre les trois partenaires: 19% pour l'Ethiopie qui y trouve un débouché maritime, 30% pour le Somaliland et 51% pour la DP World basé à Dubaï.

Le parlement somalien, qui ne reconnaît pas le Somaliland, a voté contre cet accord et s’est opposé à cette base militaire. Dans la foulée, Mogadiscio a mis fin à un programme de formation de ses troupes par les Emiratis. En représailles, Abu Dhabi a fermé l’hôpital Sheikh Zayed (du nom du père du fondateur des Emirats) qu’il gérait dans la capitale.

On le voit, DP World tente non sans difficultés d'étendre le réseau de ses terminaux portuaires. L’objectif premier reste d’établir des bases arrière sur les côtes orientales de l’Afrique pour contrer la menace iranienne.

Par Michel Lachkar