Le Moyen Age, sept «siècles d'or» en Afrique

Sur un marché au Burkina Faso, le 23 novembre 2011.
Sur un marché au Burkina Faso, le 23 novembre 2011. © AFP / GUIZIOU FRANCK / HEMIS.FR / HEMIS.FR / HEMIS

Le Moyen Age, sept «siècles d'or» en Afrique

Mis à jour le 12/03/2018 à 17H18, publié le 10/03/2018 à 15H39

L’histoire de l’Afrique entre les VIIIe et XVe est-elle celle des «siècles obscurs»? Rien de plus faux, répond l’archéologue François-Xavier Fauvelle dans un brillant essai, «Le rhinocéros d’or» (Gallimard, 2013). La période mériterait plutôt l’appellation de «siècles d’or», ajoute-t-il. Sa thèse bouscule au passage nombre d’idées reçues. Interview.


Entre les VII et le XVe siècles de notre ère, l’Afrique a «vu se développer des villes où les princes africains avaient leur palais, où résidaient des marchands étrangers, où s’échangeaient produits de luxe et esclaves, où se bâtissaient mosquées ou églises. Elle a été actrice de l’exploitation de ses propres ressources, parmi lesquelles l’or tenait une place de choix. Dans le monde d’alors, elle a joui d’une renommée considérable, de l’Europe à la Chine», écrit François-Xavier Fauvelle.
 
Le sous-titre de votre livre est «Histoires du Moyen Age africain», en l’occurrence entre les VIIIe et le XVe siècles de notre ère. Que se passe-t-il alors ?
C’est la mise en connexion avec le reste du monde d’un certain nombre de régions du continent. En l’occurrence un grand arc qui va du Sahel jusqu’au Nil moyen, de la Corne de l’Afrique jusqu’à grosso modo la frontière entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud actuels. Au VIIe, alors que l’islam monte en puissance, des marchands musulmans se connectent aux pouvoirs africains, à travers le Sahara et l’océan Indien. Au XVe arrivent les Portugais, qui signalent l’irruption des pouvoirs européens dans l’Atlantique et l’océan Indien. La géographie politique change alors complètement. 
 
A partir du VIIe siècle, on a commencé à assister à une mutation des sociétés africaines. On voit émerger de nouvelles villes. Des villes marchandes tournées vers le commerce à longue distance. Apparaissent de nouvelles élites, païennes d’abord, puis qui se convertissent à l’islam au fur et à mesure des siècles. Se met alors en place une convergence avec les musulmans sur les plans religieux et culturel dans laquelle les Africains sont partie prenante. Ils ne sont pas colonisés pour autant. Ils sont acteurs. On leur achète de l’or et des esclaves. Tandis qu’eux importent de la vaisselle de luxe, en cuivre, en porcelaine, des étoffes de prix. Ils refusent la pacotille. On peut dire qu’ils entretiennent des relations de marché dans le cadre de la loi de l’offre et de la demande.

Les ruines de «Grand Zimbabwe» (Xe-XVe siècles) au Zimbabwe Les ruines de «Grand Zimbabwe» (Xe-XVe siècles) au Zimbabwe © AFP - Luisa Ricciarini/Leemage


Le continent était ainsi la province d’un Moyen Age global, à côté de l’Europe latine et chrétienne, de la chrétienté orientale et du monde musulman. Il faut donc reconnecter l’Afrique dans une perception globale de l’Histoire.
 
En Europe et ailleurs, on pense souvent qu’au-delà des ruines antiques, il y a fort peu de traces du passé en Afrique. Du petit mais somptueux «rhinocéros d’or» de Mapungubwe (Afrique du Sud) aux églises de Lalibela en Ethiopie, des «ruines de sel» du Mali aux ruines du «Grand Zimbabwe», vous prouvez le contraire. Pourquoi cette ignorance en Occident, illustrée, estiment certains, par le discours de Nicolas Sarkozy, prononcé en juillet 2007 à Dakar? 
De fait, la société occidentale éprouve toujours des difficultés à voir que l’Afrique a une histoire. Et je ne fais pas seulement allusion à cette allocution, critiquée par de nombreux historiens. Pour moi, ce type de discours est audible parce qu’il correspond à ce que pense une majorité d’entre nous.
 
On aime ainsi une Afrique animalière, d’images de statuaire muette, de vieillards sages sous des baobabs. C’est-à-dire un continent sans histoire et sans épaisseur qui a toujours été dans le même présent. Celui des ethnies et des fatalités. Ce continent d’un éternel présent n’empêche pas que l’on soit fasciné par celui des origines, par Lucy et l’Egypte ancienne. Mais cette Afrique des origines est un leurre qui masque une épaisseur historique.
 
Laquelle en l’occurrence ?
Il faut voir que les sociétés africaines ont beaucoup bougé au cours des siècles. Elles ont fait preuve d’une grande plasticité en matière d’organisation sociale, pouvant se transformer tantôt en royaumes, tantôt en chefferies traditionnelles, tantôt en villages. Elles sont su aussi inventer en matière politique et religieuse. Tout en s’adaptant économiquement.

Par exemple ?
Regardez les Peuls ou les Massaïs. A un moment donné, ils ont choisi une activité entièrement pastorale. Ils ont tout misé sur les vaches. C’était un pari idéologique: celui d’être nomades, d’être en situation de coopération et d’échanges avec d’autres sociétés pour acquérir ce qu’ils ne produisaient pas. Peu de groupes humains ont fait un tel choix.
 

Chefs coutumiers peuls à Gorom Gorom au Burkina Faso le 24 avril 2017. Chefs coutumiers peuls à Gorom Gorom au Burkina Faso le 24 avril 2017. © AFP / PHILIPPE ROY / AURIMAGES


Souvent, ces sociétés ne connaissaient pas l’écriture. Cela explique-t-il que leur passé soit si peu connu?
Beaucoup de systèmes d’écritures ont été inventés ou adaptés dans plusieurs parties du continent. Mais au bout du compte, leur usage a été très restreint. Les Africains ont fait un choix social: ils ont décidé de ne pas utiliser ces systèmes. A l’exception de l’Ethiopie avec des milliers de manuscrits chrétiens.

Pourquoi un tel choix?
Une partie de l’explication est liée à la tradition orale de l’Afrique. L’écrit est l’instrument d’un pouvoir, il sert à attester la réalité de ce pouvoir. Notamment par la rédaction d’actes de propriété. C’est un moyen de poser et de transmettre des revendications dans l’espace et dans le temps. Or, sur le continent, le rapport au territoire n’est pas le même. Le pouvoir s’exerce sur les individus. Il a donc un autre ressort que l’écrit pour affirmer son autorité: c’est l’oralité.
 
Le recours à l’oralité plutôt qu’à l’écriture expliquerait donc en partie l’ignorance du passé africain. Quelle autre explication peut-on donner?
La question de l’écriture n’est pas totalement convaincante. Je pense que l’ignorance sur l’histoire de l’Afrique vient aussi de l’époque de l’esclavage. Pour accompagner la traite, on a construit tout un appareillage idéologique niant l’humanité de l’autre, sa capacité à avoir une histoire. L’esclavage a été une réinitialisation complète des individus: ils ont perdu leur nom, leur mémoire, leur langue, leur pays.

Les sociétés européenne et musulmane, qui ont toutes deux pratiqué l’esclavage, ont intégré le fait que l’homme africain n’aurait qu’un présent. Ainsi, cela ne poserait pas de problème qu’il soit arraché à tout ce qui faisait sa vie puisqu’il est défini comme étant immuablement dans le présent, comme un être sans histoire. Nos sociétés se sont ainsi construit un pansement moral.

Aujourd’hui encore, le fait de penser que l’Afrique n’a pas d’histoire reste, à mon sens, une idéologie très profondément enracinée. Mais qui n’est pas forcément malveillante. Elle vient de loin. C’est une très vieille habitude qui permet de se mettre la tête dans le sable face au crime de l’esclavage. Cela reste un réflexe très dur à combattre.
 

Eglise taillée dans le roc à Lalibela en Ethiopie, site classé au Patrimoine mondial de l'Unesco Eglise taillée dans le roc à Lalibela en Ethiopie, site classé au Patrimoine mondial de l'Unesco © AFP / DAVID POOLE / ROBERT HARDING HERITAGE / ROBERTHARDING


Des fouilles archéologiques menées sur le continent ont révélé des poteries chinoises, des perles indiennes. Quels liens l’Afrique a-t-elle entretenus avec l’Asie?
Le monde du Moyen Age était interconnecté. Mais la mondialisation médiévale n’est pas celle d’aujourd’hui. Il y avait beaucoup de seuils: les marchandises à forte plus value circulaient librement, mais pas les hommes. Même s’il y a eu quelques exceptions, comme le Vénitien Marco Polo, le Marocain Abdallah Ibn Battûta, le Chinois Zheng He.

Les échanges se faisaient ainsi grâce à des intermédiaires. En l’occurrence les marchands du monde islamique. Résultat: l’Afrique et la Chine se sont frôlés. 
 
Côté chinois, il y a bien quelques documents qui évoquent l’Afrique au Moyen Age. Mais il y a peu de sources originales. Il y a beaucoup de copié-collé dans les encyclopédies publiées par la suite. De l’Afrique, les Chinois appréciaient les esclaves, l’ambre gris, les défenses d’ivoire d’éléphant, réputées plus grosses et de meilleure qualité que celles de l’éléphant d’Asie…
 
Pensez-vous que la prise en compte de ce passé africain soit susceptible de «modifier notre vision de l’histoire mondiale, et donc également de l’histoire occidentale», comme l’écrit Slate?
Forcément. Dans le puzzle historique entamé depuis le XVe, il n’y a pas beaucoup de pièces africaines. Il ne suffit pas de dire que l’Afrique est rentrée dans l’histoire puisqu’elle y était déjà! Il va donc falloir la remettre à sa place et un proposer nouveau récit de cette histoire. C’est inévitable.
 
Cela ne va pas forcément se faire facilement…
Même si cela prendra du temps, je suis assez optimiste. L’essor des classes moyennes africaines, l’avènement des démocraties, l’accès au savoir par l’école et l’université vont y contribuer. De même que l’acquisition d’une conscience patrimoniale: celle de ne pas systématiquement détruire le sous-sol d’un continent qui se développe à une vitesse folle.

Couverture du livre «Le rhinocéros d’or» Couverture du livre «Le rhinocéros d’or» © DR


Archéologue et historien, François-Xavier Fauvelle est directeur de recherches au CNRS. En 2017, il a publié «A la recherche du sauvage idéal» (Seuil).

Par Laurent Ribadeau Dumas