Nigeria : rififi entre le pouvoir et le Parlement

Les forces de sécurité bloquant l'accès à l'Assemblée nationale à Abuja le 7 août 2018.
Les forces de sécurité bloquant l'accès à l'Assemblée nationale à Abuja le 7 août 2018. © REUTERS/Afolabi Sotunde

Nigeria : rififi entre le pouvoir et le Parlement

Publié le 08/08/2018 à 16H50

Le chef de l'agence des renseignements nigériane a été limogé le 7 août 2018 à la suite de la prise de contrôle illégale du Parlement par les forces de sécurité. Un énième rebondissement après des mois de bras de fer entre l'exécutif et le Parlement, à six mois de la présidentielle. Laquelle pourrait opposer le président Muhammadu Buhari au président du Sénat, Bukola Saraki.

Des hommes armés et cagoulés, et postés dès 7h du matin aux abords de l'Institution dans la capitale fédérale Abuja, ont empêché durant plusieurs heures parlementaires, employés et journalistes d'accéder aux bâtiments. Ils portaient des insignes de la police et de l'agence de renseignement intérieur (DSS).

Les parlementaires ont finalement pu entrer, après avoir vivement protesté contre cette opération. Laquelle a rappelé à de nombreux Nigérians les longues années de pouvoir militaire qui a pris fin avec le retour de la démocratie en 1999. «L'exécutif a l'habitude d'utiliser les services de sécurité pour servir ses propres intérêts, mais cela a largement empiré avec ce gouvernement», estime Cheta Nwanze, du cabinet de consulting SBM Intelligence, basé à Lagos.
           
Face à l'indignation générale dans les médias et sur les réseaux sociaux, la présidence de la République a annoncé en début d'après-midi le limogeage du patron de la DSS. Le vice-président Yemi Osinbajo , qui assure l'intérim à la tête du pays durant les vacances du chef de l'Etat Muhammadu Buhari, a ordonné «la cessation avec effet immédiat» des fonctions de Lawal Musa Daura. Il a décrit «la prise de contrôle non autorisée» de l'Assemblée nationale comme «une violation flagrante de l'ordre constitutionnel (...) et de toutes les notions acceptables de la loi et de l'ordre». Il a affirmé qu'elle avait été menée «à l'insu de la présidence».

Ancien militaire à la retraite, Lawal Musa Daura faisait pourtant partie du cercle proche de Muhammadu Buhari, originaire comme lui de Katsina (nord).
           
Lutte pour le pouvoir
L'opposition a aussitôt accusé la présidence de vouloir lancer une procédure de destitution contre le président du Sénat, avec lequel les relations sont notoirement exécrables. «Nous avons été informés que les sénateurs de l'APC (Congrès des progressistes, parti au pouvoir) essayaient de renverser les dirigeants. C'est antidémocratique», s'est ainsi insurgé Ben Murray-Bruce, un sénateur du principal parti d'opposition, le Parti démocratique du peuple (PDP).

Cet incident est le dernier rebondissement dans le bras de fer opposant depuis des mois le chef de l'Etat au président du Sénat, Bukola Saraki. Le premier espère briguer un second mandat en février prochain. Beaucoup prêtent au second des ambitions présidentielles.

Le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, et le président du Sénat nigérian, Bukola Saraki, le 3 novembre 2015 à Abuja. Derrière les sourires, la rivalité pour le pouvoir... Le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, et le président du Sénat nigérian, Bukola Saraki, le 3 novembre 2015 à Abuja. Derrière les sourires, la rivalité pour le pouvoir... © AFP - NEXT24ONLINE / NURPHOTO


Bukola Saraki, fin politicien qui a quitté la semaine dernière l'APC pour rejoindre le PDP, a manœuvré en coulisses le blocage de nombreux textes de lois voulus par l'exécutif. A commencer par le budget 2018, qui a mis plus de huit mois à être adopté.

Il est également soupçonné d'avoir orchestré la vague de défections massives qui a secoué le parti au pouvoir mi-juillet, avec la démission de 14 sénateurs et de 37 membres de la Chambre basse. Les parlementaires avaient ensuite ajourné les sessions de leur Parlement au 25 septembre. Ce qui a suscité de vives critiques de la part du gouvernement. Lequel réclamait en urgence le déblocage de fonds pour l'organisation des élections générales prévues en février 2019.

«Formidable adversaire»
L'APC n'a cessé de réclamer, en vain, la démission de Bukola Saraki ces derniers jours.

Dès le 6 août au soir, de nombreux messages circulaient sur la messagerie Whats'App pour prévenir qu'un «coup» se préparait contre le leader du Sénat et appeler ses partisans à se mobiliser devant le Parlement. «Le destitution visait à se débarrasser d'un formidable adversaire», estime l’expert Cheta Nwanze. «En tant que président du Sénat, il reste en position de contrecarrer leurs plans» pour affaiblir l'opposition. Mais «à chaque faux pas, ils (le pouvoir) ne font que renforcer sa position», souligne l'analyste.

Dans un communiqué, Bukola Saraki a réagi en appelant les pays étrangers «à condamner l'invasion illégale du complexe de l'Assemblée nationale et la tentative d'asphyxier le pouvoir législatif comme étant non démocratique, non civilisée et irresponsable». Il a aussi demandé l'ouverture d'une enquête sur un «acte lâche» visant à le «destituer illégalement».

L'issue d'une procédure de destitution, qui doit être votée à la majorité des deux tiers, reste en outre très risquée pour l'APC, qui a perdu la majorité à la Chambre haute (109 sièges) depuis les récentes défections internes. En outre, l'administration de Buhari, dont l'élection en 2015 avait soulevé de grands espoirs après des années de mauvaise gestion par le PDP, est désormais sous le feu des critiques pour ses résultats médiocres en termes de résultats économiques, de lutte contre la corruption et l'insécurité.

Par Géopolis (avec AFP)