Que sont devenus les Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie?

Le 4 mars 2007, le ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances, Azouz Begag, se recueille dans le cimetière arabe de Nessadiou à Bourail sur les tombes d'Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie à la fin du XIXe siècle. «Se retrouver aujourd'hui à 50 ans au bout du monde, où la France a un morceau de son histoire avec des Calédoniens qui ont la même gueule que moi, des gueules d'Arabes (...), même pour un ministre, c'était très difficile de retenir des larmes, sans doute des larmes de la mémoire», avait déclaré M.Begag à Radio Nouvelle-Calédonie.  
Le 4 mars 2007, le ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances, Azouz Begag, se recueille dans le cimetière arabe de Nessadiou à Bourail sur les tombes d'Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie à la fin du XIXe siècle. «Se retrouver aujourd'hui à 50 ans au bout du monde, où la France a un morceau de son histoire avec des Calédoniens qui ont la même gueule que moi, des gueules d'Arabes (...), même pour un ministre, c'était très difficile de retenir des larmes, sans doute des larmes de la mémoire», avait déclaré M.Begag à Radio Nouvelle-Calédonie.   © MARC LE CHELARD / AFP

Que sont devenus les Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie?

Publié le 12/05/2018 à 9H49

Entre 1864 et 1897, plus de 2.000 personnes originaires du Maghreb, en très grande majorité des Algériens, sont déportées, transportées ou reléguées en Nouvelle-Calédonie. La dernière d'entre elles est décédé en 1968. Aujourd’hui, cette mémoire est toujours vivante en «Caledoun», le nom que ces «Arabes» donnaient à la colonie française. Retour sur une déportation méconnue.


Ils s'appellent Salem, Aïfa, Larbi ou Ben Amar et vivent à quelque 20.000 km de l'Algérie, en Nouvelle-Calédonie. Leur présence sur cette terre du Pacifique, devenue française en 1853, raconte une histoire de déportation, d'exil forcé mais aussi une intégration dans un nouveau monde sans abandon d'une certaine mémoire.

Sur la stèle de l’île des Pins, qui commémore la déportation en Nouvelle-Calédonie des Communards de 1871, le visiteur peut voir deux noms arabes. Ceux des proscrits d’une autre insurrection, la même année, en Algérie. 212 d’entre eux furent condamnés aux Assises en 1873 pour avoir protesté contre la famine et la colonisation à être déportés en Nouvelle-Calédonie où ils croisèrent les Communards.


Communards et révoltés de Kabylie
La rencontre entre les deux groupes de révoltés est racontée par l’héroïne de la Commune: «Un matin, dans les premiers temps de la déportation, nous vîmes arriver dans leurs grands burnous blancs, des Arabes déportés pour s’être, eux aussi, soulevés contre l’oppression. Ces Orientaux, emprisonnés loin de leurs tentes et de leurs troupeaux, étaient simples et bons et d’une grande justice», raconta Louise Michel.

Les déportés algériens s'étaient aussi révoltés en 1871 contre la colonisation. En Kabylie notamment. «L’insurrection s’étend sur une grande partie du territoire algérien, la Kabylie, les environs d’Alger, les Aurès, ou le Hodna… dirigée, entre autres, par Mohamed El Mokrani Boumezrag, Améziane Ben Cheihh El Haddad, puis ses fils Aziz et Mohamed El Haddad ; elle dure un an, et s’achève en janvier 1872. La répression est impitoyable: massacres, déportations, condamnations à mort, amendes, séquestres collectifs et individuels, expulsion des tribus de leur territoire. Comme il est écrit, le 1er juin 1871, dans le journal des colons La Vérité algérienne, "l’insurrection fournissait une occasion providentielle pour asseoir une forte domination européenne…" et pour récupérer les terres pour les colons», raconte le site Commune1871.

A cette époque, la France a du mal à mobiliser des volontaires pour peupler cet archipel du bout du monde. Afin de remédier à ce problème, elle déporte là bas toute sorte de condamnés dès 1864 et jusqu'en 1898. Les condamnés politiques de la Commune mais aussi de nombreux droits communs (ou condidérés comme tel) et notamment des Algériens. C'est pourquoi, la grande majorité des Arabes déportés en Nouvelle-Calédonie, durant ces années, sont considérés comme des droits communs.  

Une fois sur place,  les «Arabes» ne connaissent pas tous le même sort. Si les déportés politiques peuvent éventuellement rentrer un jour dans leur pays, les autres n'ont aucune chance de pouvoir revenir. Lorsqu’en 1879 l’amnistie des Communards est proclamée, les déportés kabyles en sont exclus ; obligation leur est faite de résider sur le territoire calédonien. Les anciens Communards qui eux ont été libérés et rapatriés ne cessent de demander le retour des Arabes. L’amnistie tant attendue n’intervient que le 1er février 1895, mais il faut attendre 1904 pour que soit levée l’obligation de résidence. 

Très beau documentaire de NCTV (aujourd'hui Caledonia) sur les Algériens de Nouvelle-Calédonie. (première partie).


Colonisés et colonisateurs
Ils ne sont plus qu'une poignée, le 22 août 1895, à s'embarquer de Nouméa pour l'Algérie. Quant à ceux qui ne sont pas considérés comme politique, ils sont condamnés à rester. Et tant pis pour les habitants de l'île. Les pires horreurs sont écrites à l’époque sur la nécessité de réduire le nombre d’«indigènes». 

Les déportés sont confrontés aussi au problème de la colonisation. Les habitants originels de l’île voient la colonisation prendre leurs terres. En 1878 éclate une révolte canaque. «Pour la mater, le bagne tout proche est un réservoir d'hommes inespéré. Bou Mezrag Mokrani le frère du bachaga qui a soulevé la Kabylie, interné à l'île des Pins, offre ses services au gouverneur Olry. Il espère ainsi une remise de peine. Avec une quarantaine de ses hommes, il participe à la répression qui s'abat sur les Canaques», raconte Le Monde, tandis que d'autres déportés kabyles refusent de participer à la répression.

«Nous avons aidé à coloniser le pays en étant nous-mêmes des colonisés», résume un descendant de ces déportés arabes.

La plupart des déportés kabyles resteront en Nouvelle-Calédonie où ils font souche. On les retrouve aujourd’hui dans la vallée de Nessadiou, à Bourail, à Nouméa, fermiers, chauffeurs de taxi, éleveurs de chevaux ou de moutons, universitaires… et fiers de leurs ancêtres. Mais l'implantation a été difficile. Les conditions de vie étaient très dures. Une fois libérés, les ex-bagnards se sont vu confier des lopins de terre qu'il a fallu cultiver. 

Capture écran d'une fiche de «transportation» au nom arabe vers la Nouvelle-Calédonie (NCTV) Capture écran d'une fiche de «transportation» au nom arabe vers la Nouvelle-Calédonie (NCTV) © extrait de Sur les traces du passé NCTV


La «vallée des Arabes»
«Si leurs descendants n'ont pas échappé à l'exode rural qu'a connu la Nouvelle-Calédonie dès l'entre-deux guerres, la communauté "arabe" est restée particulièrement forte à Bourail, où nombre de condamnés avaient été transférés. Si au camp des Arabes de l'île des Pins, ceux-ci furent plus particulièrement affectés à la fabrication de la chaux et du charbon de bois, à Bourail des centaines d'entre eux vont devenir concessionnaires (avoir un lopin de terre), principalement dans les vallées de Boghen et de Nessadiou, où ils bâtissent des maisons précaires, faites de torchis. Du fait de la dureté des conditions de vie, cette dernière sera d'ailleurs longtemps connue comme la “Vallée du malheur”», raconte le site de la commune de Bourail.
 
Il est vrai, comme le rappelle Taïeb Aïfa, descendant de cette communauté d'origine algérienne, que «ceux qui n'avaient jamais travaillé la terre ne pouvaient pas s'en sortir». Les débuts sont plus que difficiles. On cultive alors des haricots secs, des arachides, des petits pois secs, du maïs, tout en devant faire face aux aléas naturels. Heureusement, la solidarité est là, qui permet de s'en sortir. Taïeb Aïfa raconte ainsi que «le voisin de mon père venait du même bled que lui. Celui-ci pratiquait un peu d'élevage et mon père, s'il était agriculteur, savait aussi dresser les bœufs de travail. Ils faisaient bon ménage…» Mais pour cette première génération, la souffrance reste immense: «Mes frères m'ont souvent raconté avoir vu mon père la tête dans les mains en train de pleurer son pays.» Cette souffrance, ils la partagent alors avec les Mélanésiens, soumis au même statut, celui de l'indigénat (qui ne sera aboli qu'en 1946).

Vue de l'intérieur de =l'ancienne colonie pénitentiaire de Moindou, située à 25 km (15 miles) à Bourail, en Nouvelle-Calédonie Vue de l'intérieur de =l'ancienne colonie pénitentiaire de Moindou, située à 25 km (15 miles) à Bourail, en Nouvelle-Calédonie


«Nous étions des déracinés»
Pour la création de familles, l’Etat français a trouvé la solution. En effet, selon des temoignages, les déportés venus d'Algérie n'ont pas le droit de faire venir leurs familles, contrairement à ceux qui viennent de métropole. Mais des femmes condamnées sont envoyées dans des couvents en Nouvelle Calédonie où les sœurs organisent des rencontres entre ces femmes et les hommes. «Le condamné libéré en quête d’épouse vient choisir l’élue, dans le kiosque, sous la houlette des sœurs», rappelle le site de la commune de Bourail, une des communes de la «vallée des Arabes» en Nouvelle-Calédonie.

«Les premières unions ont lieu à Bourail avec des Européennes, des relations se nouent aussi avec des femmes mélanésiennes. Dans les générations suivantes, les filles de ces premières unions se marient souvent dans le milieu arabe. La souche survit, les patronymes se transmettent même quand ils sont transformés par l'administration, mais la langue qui ne peut pas être apprise aux enfants par des mères qui ne la parlent pas, se perd», raconte M.Taïeb Aïfa, qui a connu un destin politique dans l'archipel. 

Blason de la commune de Bourail en Nouvelle-Calédonie. On peut y voir un croissant, symbole de l'islam.  Blason de la commune de Bourail en Nouvelle-Calédonie. On peut y voir un croissant, symbole de l'islam.  © DR


Petit à petit, langue et religion se perdent. Surtout que la seule école qui est accueillante pour leurs enfants est l’école chrétienne qui exige changement du prénom et baptème. Ce qui explique que l’un des Calédoniens les plus célèbres dans la vie politique locale soit connu comme Jean-Pierre Aïfa et non Taïeb Aïfa, son nom originel. Mais aujourd'hui, la coupure avec les origines est acceptée. «J'ai eu un choc terrible, raconte Taieb Aïfa, lorsqu'à El Eulma, j'ai retrouvé la terre ou mon père était né mais, l'émotion passée, il a fallu nous rendre à l'évidence ; il nous serait culturellement difficile d'y vivre. Un siècle après, nous étions des déracinés.»

Aujourd'hui, les traces les plus visibles de cette présence, qui touche environ 1.500 à 2.000 personnes, sont les noms et prénoms, le cimetière musulman de Nessadiou créé en 1896, un centre religieux et un croissant sur les armoiries de la ville de Bourail. Et surtout une mémoire, parfois ravivée par des voyages émouvants sur la terre des ancêtres, l'Algérie.

Par Pierre Magnan